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Mange tes crottes de nez plutôt que de les coller sous la table, le dentifrice, c'est pour laver les dents, pas le lavabo ni le miroir, un rouleau de papier Q vide ne se recharge pas tout seul, et encore moins quand jeté juste à côté de la poubelle, on boit du chocolat au lait et non du lait au chocolat le matin, le lave-linge ne se trouve pas sous le lit, pense à peler une banane le soir avant d'aller au lit, la mauvaise humeur du matin ne fait plus rire personne, surtout pas moi qui ne suis pas du matin, Claire Chazal et Evelyne Dhéliat ne sont pas Véronique et Davina en vieilles, bloguer pour de l'argent, c'est excitant, le publirédac, c'est hype, la pince à épiler n'est pas un tournevis de précision, le Nutella est caché dans le bureau, sous le plaid du canapé, Laure Manaudou ne pleure pas mais est bel et bien allergique au chlore, elle a pas le cul sorti des ronces, arrêtez de lire les blogs littéraires, ça fatigue les yeux et ça fait chuter les stats Wikio. Et merde, y a plus de mayonnaise.

Le samedi, ici, c’est loterie. Donc, ce samedi-là, au moment où, lascive j’étais pensive, en récurant mes plats, la dépêche dont j’avais pourtant soumis l’annonce au quotidien deux jours plus tôt tombe sur mon téléscripteur personnel. « Saperlotte, ce soir, j’ai un loto à couvrir, j’avais occulté l’information jusque dans les tréfonds de mon lobe temporal nord-nord-ouest, fichtre, ma fonction m’oblige à remettre mes tâches domestiques à plus tard ».
Et ici, l’évènementiel ou scandale porno-ruralo-politico-ragots qui se produit dans ma zone, je le couvre.
Au moindre signal émis par la langue de vipère tapie derrière ses persiennes, dès la première sonnerie retentie sur mon téléphone, où la détection de l’affiche punaisée sur le platane du coin, j’accours, je démarre au quart de tour, j’empoigne le volant de Cariolette, mon bloc-notes corné fourré dans mon sac sans fond, bien calé entre le numérique à piles bien déchargées et ma carte de CLP au cas où.
CLP ? Oui, je sais, j’ai tendance à transformer ce sigle en acronyme, histoire de faire ma belle, en le prononçant « Céèlpé ». Mais en fait, si ça fait rêver en version courte, développé, ça calme, ça veut dire Correspondant Local de Presse. Les jaloux prononcent « Pigiste » aussi des fois.
En gros, ça ressemble au journaliste, mais sans les accessoires, soit presque la carte de presse, presque le dictaphone, presque le numérique qui claque, presque l’assistant zélé, presque la citadine de fonction, presque les fringues classieuses, et presque les salaires et autres aux frais de la rédaction. Ah oui, et presque le salaire aussi.
Je bâcle la vaisselle, je fonce sur mon tél, j’appelle Caroline, ma voisine, la reine de la quine et lui donne l’ordre d’être mon invitée à la soirée véipée. Elle accepte, sous la menace et rendez-vous est pris dans ma maison, pour préparer l’expédition.
Pendant que je me ravale la façade en mode accéléré, (du sent-bon sous les bras direct par-dessus le pull, brossage du râtelier avec le dentifrice direct sur le doigt et suppression du comédon menstruel direct sur le miroir), je me surprends à rêver de toutes les belles choses que je vais pouvoir faire avec un panier garni, des litrons de rouge et un demi-agneau. L’appât du gain envahit mon corps.
Je prends sur moi en laçant les baskets que m’avaient hypothéqués mon aîné et le carillon de la sonnette d’entrée ne retentit pas lorsqu’on tape à la porte.
J’accueille ma cavalière et son homme, tout exalté à l’idée de passer la soirée avec le mien, à causer chiffons entre deux thés.
La porte n’a pas le temps de se refermer que nous voilà déjà lancées sur la départementale défoncée, à cinq kilomètres d’une vie de milliardaire. Ce soir, je vais tout rafler. C’est sûr, je le sens, je le sais, j’entends déjà les clameurs de l’assistance alors que l’on crie mon nom dans le micro pendant que, sous une averse de confettis, j’exécute la chorégraphie de « YMCA » avec les mains.
Cependant que je n’effectue pas le créneau parfait sur le parking de la salle polyvalente puisque je ne conduisais pas ma voiture du fait que Caroline, celle qui n’est pas mesquine, avait décidé de ruiner la gomme des pneus de sa voiture, mon rêve de gloire s’évanouit dans les volutes de fumées des méchants tabagiques refoulés devant la porte.
Victime du même vice et de mimétisme, je contribue à polluer d’avantage l’air libre (la chance qu’il a lui !) et je pousse la porte, qui se tire, je vis un grand moment de solitude et pénètre les lieux, en compagnie de mon future adversaire de jeu.
Je me dirige tout droit en direction du passage obligé, là où sont étalées pêle-mêle les grilles en carton, dont les meilleurs statisticiens auront déjà choisi les gagnantes.
Je confie la sélection des miennes à Caroline, qui, du chef opine et pars à la recherche de l’hôtesse des lieux, la Présidente du Comité des Fêtes, et à laquelle j’avais succédé dans les fonctions d’envoyée spéciale sur le terrain. Je me présente à elle de cette façon et, piquante mais fort sympathique, elle m’accueille en m’expliquant que « Oui, c’est ça, ils m’ont rien prévenue du tout que j’étais plus la correspondante locale, je l’ai appris en lisant vos articles dans le journal, mais bref, passons, je suis contente de plus le faire, pour ce que ça rapporte… ». Sur quoi on échange nos numéros de téléphone, pas de mail parce que pas de haut débit dans le coin (et moi si, visque-visque-ra-ge-eu), je rejoins Caroline qui aime qu’on la cajoline, ainsi que mon beau-frère, qui avait eu la riche idée de croire qu’il allait tout gagner, lui-même assisté de sa fille aînée, soit ma nièce, ainsi va la vie.
J’aiguise ma conscience semi-bénévole et dégaine mon carnet de notes afin de ne pas perdre une miette du protocole imminent.
Une voix saturée d’effet larsen à refiler acouphènes et coliques de stress à l’ensemble de la mer Méditerranée nous invite gentiment à observer le calme et la concentration.
Après les remerciements de la Présidente de l’assemblée aux différents sponsors, ainsi que nous, qui sommes venus nombreux, la parole revient au maître des boules qui ouvre les festivités en faisant tourner les petites sphères dans une grosse, le tout avec les effets spéciaux, le micro stratégiquement collé au mécanisme dont la logique m’échappe encore aujourd’hui.
Il paraît que dans le cochon, tout est bon, mais que des fois, il laisse le maïs qu’on lui avait proposé pour le dessert, que de gentils petits enfants du coin distribuent au centre de chaque tablée. Comme on avait tous oublié nos machines à pop-corn, on a décidé de faire comme les autres, à défaut de matériel hautement technologique, et on a donné aux grains l’occasion de jouer le rôle de leur vie, à savoir marqueur de numéros de loto.
Et c’est parti pour le show !
La première partie était assurée par un coutumier du fait qui avait un tracteur à prendre, et qui donc énumérait les boules en mode avance rapide. L’heure était grave et pas franchement propice à la badinerie, il s’agissait de pas être là pour rigoler non plus.
Pendant que Caroline, la reine des glycines, s’initie à l’art subjectif de dessiner avec les grains de maïs qu’elle reçoit en projectiles de la part de gentils bambins qui s’appliquent à faire grincer les chaises métalliques contre le faux marbre, mon beau-frère et moi tentons de mettre au point une martingale afin que nos grilles n’aient pas l’air d’îlots déserts où quelques grains rescapés avaient échoué, au hasard de la ronde des boules.
Et à chaque grille, nos espoirs se brisaient sous les hurlements de la table voisine, toujours la même à crier « Quine ! » en insistant bien sur les voyelles, des fois que ça passerait inaperçu, hurlement de victoire qui déclenchait immédiatement chez les vaincus aigris des désirs létaux. Inévitablement repéré car quasiment debout sur la table à entamer la danse de Saint Guy, mais retenu par les amis et la famille, qui se délectait à l’avance de savourer la pintade, le poulet et les six verres à orangeade du gros lot, le gagnant du premier rang se voyait remettre par le « camionneur » , -dont la tradition veut qu’on ne l’oublie pas en lui glissant sous le béret un petit bakchich-, un petit carton attestant de son trophée.
La liesse s’évaporait sous les ordres du taulier qui prenait un malin plaisir à répéter au moindre battement de cil « Un-peu-de-silence-s’il-vous-plait ! » en traînant sur les phonèmes, et en avalant le micro, provoquant invariablement l’effet inverse sur les adeptes du bonheur qui n’arrivait pas qu’aux autres.
Les quines s’enchaînent crescendo, vient le grand moment de la soirée, le carton plein et le grand concert de soupirs, de murmures, d’œil jaloux qui lorgne la grille du voisin qui se remplit honteusement plus rapidement que celle de Caroline, qui commence à bailler ferme parce qu’elle préfère manger à la cantine. Quand au moins une trentaine de numéros est sortie, je me crois au sein d’une orgie mixte tant la victoire proche de celui dont le lecteur DVD et le bon pour aller se faire tailler la barbe chez Jacqueline provoquent des borborygmes orgasmiques, repris à l’unisson par ses adversaires.
La phase dite de plateau est atteinte et la tornade emporte la foule qui cette fois-ci, se prépare à lyncher l’heureux élu, localisé pour la énième fois à la table de la baraka.
Ca se passera sur la place publique puisque la voix déchirante hurle à la meute en délire que l’entracte est arrivé, après dix quines, deux cartons pleins, détails que je m’empresse de consigner dans mon carnet qui a disparu, englouti par une dune de maïs.
Le bar est hors d’atteinte et, sentant venir un large défraiement à l’idée de faire un compte rendu détaillé mais ruralement correct à la rédaction du journal, j’offre la mienne. Mon beau-frère choisit humblement une dose de caféine, ma nièce est invitée par sa copine et Caroline, la reine des chocolatines, préfère une crêpe.
Je mémorise parfaitement la commande dans mon calepin qu’a le maïs plein les pages, et ça tombe bien, j’ai l’intention d’interviewer la chef de la tribu qui se débat entre cinq bières dont une fraîche et une chaude, quatre crêpes au sucre, trois nature et deux au chocolat, huit cafés ,cinq sodas et trois bouteilles de mousseux pour la table gagnante, ce qui a le don de susciter l’assouvissement de pulsions meurtrières chez certains piliers de bars. J’entrevois une brèche que je m’empresse de combler de ma présence et atteins péniblement celle du serveur. Il me dévisage, il m’envisage, comme une fille que je ne suis pas puisque je suis la sœur aînée de celle qu’il pensait que j’étais. Je rectifie le tir, il me répond que « Ah oui, en effet, l’autre, elle est plus jeune », je sens l’envie de lui introduire mon carnet de voyages dans un obscur endroit, mais il pourrait encore me servir, notamment pour l’interrogatoire qui tardait à venir. Il me sert, je le remercie, évite les jurons et m’extirpe du marasme humain et éthylique.
Je rejoins mes méchants fumeurs sur la place pour le premier débriefing , où je recueille les commentaires à chaud, en compagnie de mon beau-frère qui trouve le café « C’est bon, mais c’est chaud, la lèvre supérieure collée au plastique du gobelet fondu et de Caroline, celle qui n’aime pas quand le chocolat il dégouline de sa crêpe qu’elle tente de dompter.
Pendant ce temps-là, dans le camp des vaincus, aigris, les insultes fusent.
« Ebé, ce soir, les anglais, ils ont tout gagné, déjà qu’ils nous piquent nos maisons, si c’est pas malheureux tout ça, mais dans quel monde on vit ? »
« Pendant trois fois, il me manquait le trente, tu te rends compte Gisèle, moi je dis que le trente, ils doivent l’avoir perdu, c’est pas possible, si tu savais tous les cierges que j’ai fait brûler, enfin, je me demande s’Il nous écoute là-Haut, il doit être corrompu, tous les mêmes »
« Le lot de cochonnailles, je peux m’asseoir dessus »
« Et en plus le café est chaud »
« J’ai pas pris mes cigarettes, tu penses avec ces interdictions de fumer… »
« Martine a forci non ? Ah je me disais aussi… »
« Et alors Caroline, t’as la guigne, t’as pas gagné une quine ! »
« Pardon, je peux voler votre briquet ? »
« Alors, ça mord ? Vous utilisez quoi comme appât, le maïs à cochon ? Fait trop doux, c’est normal, sinon, comment va la mamie ? »
Les mégots qui jonchent le parvis de la cathédrale de jeux témoignent que la pause est terminée, les retardataires pressent le pas vers une dernière miction salvatrice aux doux relents houblonnés, les enfants retirent leurs parkas et leurs bonnets, les mamies sortent de leurs siestes pieuses et les places sont regagnées. Avant la reprise des débats hasardeux, je dégaine ma boite à coucous, rassemble le Comité organisateur autour de l’engin de torture de ma logique et agite ma main droite, tandis que de la gauche, je cherche le bouton de déclenchement du cliché. Le petit oiseau ne sort pas, mais toute la photo a su que le plus petit singe du monde est le ouistiti, et m’en voit ravie. « C’est rien, c’est pour le journal, c’est la petite qui prend la photo, tu sais, c’est rien, tiens, reprends donc un peu de maïs. »
La carte est pleine, ma coupe aussi, mais je me dis que j’ai raté l’entretien de la soirée avec la présidente, qui doute encore de la balance des comptes de la caisse de la buvette. Ah…ces anglois…
Je m’assieds.
La deuxième partie accueille un jeune homme, dont l’humour et la culture m’apprendront plus tard son âge et ses origines, que visiblement tout le monde connaît, exception faite de moi, pourtant sensée n’avoir aucune lacune sur le gentilé de mon lectorat de couverture.
Caroline, la reine du drive-in, me souffle, en enfant du pays, ce que je suis pourtant, que c’est lui que tout le monde appelle le tchétchène, ce qui éclaire ma lanterne concernant sa terre natale.
Mon beau-frère, égal à lui-même, fait naître l’ironie dans son sourire et persévère à déflorer les grilles vierges, pendant que sa fille et ma nièce ne font qu’un et se font entourer par un cercle de mamies et tantines, qu’elles rassurent sur le fait que ce n’est que du hasard et qu’en priant très fort Marie, la petite gagnera le paradis et le gros lot.
« Au premier numéro… chez nous » (le onze)
S’en suit le bruitage.
« Ah, mes origines, le Cantal » (le quinze)
Re-roulement à boules suffisamment long pour que j’aie le temps d’accuser Caroline, celle qui aime quand elle fait sa taquine, de propos diffamatoires et mon beau-frère de « Et toi, arrête de ricaner, c’est lamentable ». Le billes-jockey était en fait un auvergnat de souche, qui sans façons, s’est fait attribuer sans raison aucune, du sobriquet slave.
« Je répète, au premier le onze et le quinze, attention, l’O.M » (le treize)
Avant que derviche tourneur ne refasse virer la cage à boules, une voix virile ébranle les tablées par l’occitan « Boulègue ! » en forçant sur les syllabes.
« A la demande générale, je fais un tour supplémentaire »
Et là, c’est le drame, c’est qu’il y a mis tout son poignet le cantalou , la sphère infernale s’éventre et laisse échapper tout son contenu dans un flot continu de billes colorées qui s’éparpillent aux pieds de la meute en émois.
On hurle au vice de procédure de jeux, on menace d’annuler la partie, de mettre la clé sous la porte et d’évacuer rapidement les lieux dans le calme et c’est lorsque les enfants, bénéficiant d’un sursis, pour la circonstance atténuée de leurs sanctions, se précipitent à la recherche des numéros perdus qu'on retrouve le trente, qui confirme la thèse du complot de jeu de la copine de Gisèle. Justice est faite.
La séance reprend.
Le commentateur passe en revue la France profonde et minéralogique, quand survient un blanc dans son énumération.
« …Mesdames et messieurs, bon appétit ! » (le soixante neuf)
-Quine !
- Ah, on a crié de bonheur, c’est ce monsieur là-bas, bravo, félicitations, vous allez devoir à présent vous exécuter.
-Sans problèmes ! Mais d’abord, je veux récupérer le lot !
Le ton est donné, on oublie les départements, les enfants sont couchés, je sens le potentiel humoristique et l’inspiration gagner l’homme tronc derrière son esquimau et ses boules.
Caroline, la reine des comptines enfantines, imite ses voisines de trois fois son âge qui en perdent le dentier, toutes outrées par ce qu’elles viennent d’entendre et craignent que le chanceux monsieur ne passe à table.
Ce qu’il ne fait pas puisqu’il est minuit passé, et qu’il reste encore six quines, trois cartons pleins, deux consolantes, et de fabuleux jeux de mots à torcher.
Les numéros reprennent le dessus et au bout du sixième, un large dos moustachu hurle à la quine.
La stupeur et la consternation se lisent sur tous les visages écarlates (en plus d’être insonorisée, la salle est polyvalente, soit elle souffle le blizzard des steppes tchétchènes, soit elle envoie la tempête du désert sans le sable, mais avec le maïs quand-même.)
« Ah, pas de panique mesdames et messieurs, c’est encore un enfant qui n’a pas compris qu’on jouait pour un carton plein ».
Hilarité générale, décidément, il connaissait toutes les ficelles de jeux ce jeune centriste.
« Ne démarquez pas, le quineur n’est pas bon ».
Colère naissante chez ceux, résignés, qui avaient, tel un jeune épris trop pressé d’honorer sa promise, retiré leurs boules avant d’avoir vérifié la fiabilité du supposé heureux extasié.
« On reprend, attention, ah, mon âge, » (le vingt).
-Teh, tu parles !
Caroline, celle qui aime quand elle m’endoctrine, dissipe mes doutes quant à l’âge du prétentieux. « Ouais, c’est ça, il a trente deux dents ».
S’en suit une accélération numérique et anecdotique.
Le papi (quatre-vingt-dix), le petit (un), les quatre bulles (quatre-vingt-huit), boulègue (tourne doucement ton engin que j’y comprends rien comment ça marche), nos voisins (trente-quatre), nos voisins aussi (soixante-six), les marseillais en boivent, mais moins que nous (cinquante et un), quand la voisine de jeu de mon beau-frère se signe avant de crier de bonheur.
« Ici ! » qui dure six bonnes secondes.
Elle ne se contient plus de joie l’octogénaire.
La gagnante graisse la patte du camionneur, qui exécutait ses créneaux dans les allées serrées, avec un trentième de sa retraite, récupère son sésame, rassemble son saint esprit, sa surcharge pondérale et se rassoit.
On change de registre et on refait le tour de France sur la jante, c’est que tout le monde commence à être un peu crevé.
Le Gard retrouvé, la Lozère, la capitale, la Charente, le Tarn, la ville rose, et, en passant par la Lorraine, avec ses sabots, revoilà notre guillerette aux quatre-vingt (sans eau, j’ai contracté la loterite aigüe) printemps qui monte dans les aigus.
« Quine ! Mon Dieux, et de deux ! »
Mon beau-frère, qui ne se sent plus de joie, trouve fort à propos de ponctuer l’allégresse de la vieillesse dorée ;
-Coup sur coup, deux fois, comme moi hier soir au lit.
Il se tait après avoir esquivé un revers de carton de la part de sa voisine, toute coupée dans sa veine de jeu.
Pas le temps d’applaudir la répartie de mon allié fraternel, le temps de la consolation était venu, une dernière blague salace de derrière les fagots de sarments fraîchement taillés, « Comme papa » (le deux) et autres suites numérales illogiques.
Le duo repêché se console dans l’indifférence totale, entre grincements de chaises et de dents, déchaînements de typhons de maïs, dernières recommandations d’ordre et d’usage faites au micro dans un brouhaha généralisé de la part de la Présidente dont je n’aurai décidément pas l’honneur d’interroger sur le déroulement de la soirée qui est en train de s’achever.
Je retrouve Caroline, la reine déchue de la quine, celle que j’aime que c’est ma copine et ma voisine, mon beau-frère ayant frôlé une agression sauvage au carton de loto qui se remet lentement et fait le bilan des pertes de la soirée, et ma nièce, qui avait refusé de prononcer ses vœux de chasteté après que les mamies aient imposé en vain, des vierges miniatures en plastique sur ses grilles de loto pour attirer les boules .
L’aire de jeu se vide au rythme chaloupé des corps qui ondulent dans les allées, évitant les chaises ou les poussant, pour les plus respectueux, sous les tables dans un horrible grincement de début de concert philarmonique (deux qui la tiennent, je peux plus m’en passer).
Ce sont les pots qui fument dehors maintenant.
Et alors que Caroline, qui trouve qu’elle marche bien sa Titine, pour un diésel d’occasion, effectue une marche arrière en dix temps, laissant les convoyeurs de lots charger les coffres de leurs voitures des lots de cochonnailles et autres victuailles, je me répète dans l’écho de mes acouphènes le discours de fin de cérémonie du boulier trentenaire cantaliste :
"Le Quineur est bon, vous pouvez démarquer"
Anxiogène, anxiogène, si le dictionnaire familial que je dissimule savamment entre « Mon Enfant Va Naître, Et Après ? » et « L’Art d’Accommoder les Restes », afin que ma progéniture, en quête de soif de connaissance de l’appareil génital féminin, ne le subtilise et ne s’en fasse un rehausseur d’oreiller, (« Maman, j’aime lire au lit et mon oreiller, il est pas assez gros. »),ne réapparaît pas dans un bref délai, mes vieux restes d’étymologie me rappellent qu’anxiogène, c’est ce qui est sensé nous foutre une trouille bleue.
Et voilà qu’il est dans l’air du temps, ou plutôt de la publicité que de nous rendre anxieux !
Manquait plus que ça, comme si on avait déjà pas assez la pression, faut maintenant que les créatifs, au bout de leurs « brainstormings [1]» et de leur look très bourgeois-bohème, dans une salle de réunion toute vitrée, bien transparente pour que toute la boite constate qu’eux, ils bossent comme des polonais, nous en rajoute une bonne couche, enrobée de démagogie.
Oui, démagogues parce que pas philanthropes quand-même, sont pas là pour faire de la psychologie de consommation non plus.
Quoique, aux rapports qualité/prix de la minute de l’écran pub qu’ils appliquent aux chaînes dans leurs devis, et par conséquent, que nous, braves consommateurs lambda leur payons, ils nous doivent bien de s’enquérir de nos santés mentales.
Allez, je vous la décortique, et avec les doigts en plus, pour ne rien laisser sur l’os.
Pas besoin d’utiliser la fonction « rec » de votre lecteur DVD de salon, faire sortir les grosses veines sur le front et fendre le béton du salon en deux, sous le prétexte fallacieux que la télécommande est sous l’emprise du démon afin d’enregistrer la page de pub qui va saccager la scène culte de « Titanic ».
Prenons l’exemple de la saga de ce fournisseur d’accès à Internet qui a choisi de se refaire en inventant un nouveau concept, soit nous faire avaler que les acteurs engagés sont des créatifs qui bossent sous vos yeux, jouent la transparence en nous dévoilant les ficelles de la communication.
Tous les clichés sont là, la blonde qui se vautre dans le sable pendant que le tâcheron travaille à domicile, invite de la star oubliée à l’humour aussi légendaire que ses pinceaux, ne maltraite aucun animal pendant le tournage, et dernièrement, convoque son collaborateur dans son bureau pour faire le point sur la situation.
Et là, c’est le drame, les deux gusses, ils ont la trouille d’avoir un peu poussé la ménagère de moins de cinquante ans dans les escalators des supermarchés.
Non, parce qu’il faudrait pas que ça fasse peur hein ?
L’autre crétin a choisi le contre emploi, embauche un pur produit des écoles d’art dramatique fraîchement diplômé, le transforme en ce qui est sensé nous représenter, bête et même pas méchant, et pousse la caricature jusque dans les pires aménagements intérieurs avec le survêtement qui va avec, qui se fait arnaquer et qui aime ça.
Y’a mieux, mais c’est plus cher et plus facile.
Plan suivant.
On se régale tous, depuis la gueule de bois de la Saint Sylvestre, qu’on admette enfin qu’on fait aussi les courses, dans la vraie vie, oui, qu’on est un virtuose du chariot en crabe, un docteur es patience en caisse et un as de la liste sur l’enveloppe des Télécom’s laissée sur la table du salon. Alors on nous considère, on nous écoute, on sait que nos fins de mois sont difficiles, surtout les trente premiers jours. Alors on nous détend et on nous dit qu’aujourd’hui, pour un euro, y’en a plein des choses dans les rayons, comme ces huit tartelettes qui feront des heureux.
Franchement… Primo, celui qui va faire ses courses avec un euro, on le laisse pas rentrer dans les magasins, ça fait désordre et on le prie d’aller dépenser sa pièce au troquet du coin ou d’éviter de cuver sur le parking.
Secundo, ça fait quand même pas loin de dix francs pour huit petites tartelettes dont la liste des colorants et autres matières dont nos autopsies prouveront qu’on était pas malades, le tout dans dix fois trop d’emballage à la photographie non contractuelle et donc mensongère.
Conclusion, si de nouveaux commerçants s’offrent de l’écran, c’est grâce aux anciens clients.
Allons enfants.
Prenez un enfant, et faite-en un roi, comment vous allez le regretter… !
De celui qui remballe sa mère pendant que du haut de ses trois pommes, il fait comme de s’il lisait la composition de ce qu’il est en train d’avaler en prenant bien soin d’en badigeonner la table, sa robe et tout se qui est en dessous, mais que c’est pas grave, parce que l’essentiel, c’est de lui offrir son vrai premier petit déjeuner de grand, à l’autre qui, par ondes interposées, claque le museau de son père en lui expliquant que les antibiotiques, c’est pas automatique, que ça fait pas baisser la fièvre qui l’empêchera pas d’assister à la Belle au Bois Dormant que c’est elle la belle et qu’il peut être rassuré le papa, qu’il pourra se taper l’après-midi à essayer de filmer sa fille chérie pendant que sa mère agitera ses petits bras et fera le prompteur pour que sa fille, elle soit une star du cinéma quand elle sera grande, faut pas s’étonner de la délinquance juvénile en croissance exponentielle, elle est sous nos yeux et on lui cède tout, même que les pingouins qui s’incrustent jusque dans la présentation de la vie d’une mère que s’il elle la loupe, elle sera licenciée, mais que ça l’empêchera pas d’acheter les goûters en forme d’alcidé au rayon frais.
Y’a des placements en foyer qui se perdent. Oui, et des baffes aussi, c’est vrai. Mais pas sur la tête.
Donnons dans le détail.
Avant, quand le plein emploi brillait comme un soleil de juillet, avant qu’on se tape la canicule en janvier et que les stations de ski ne deviennent des succursales d’agence pour l’emploi, quand un produit se faisait vanter, pas un iota, pas une virgule et pas un raccord de maquillage ne sautait, il s’agissait de ne pas nous bousculer dans nos apprentissages de slogans, « Leporsalucétécridessus », faut des générations pour qu’on s’en rappelle.
Maintenant, comme si on avait que la mémoire qui flanche, voici venue l’aire du détail qui change et qui change tout.
Ainsi, le tempo de la pale copie instrumentale du plus grand musicien électronique dont l’aventure avec celle dont la gifle magistrale l’a marquée jusqu’à son dernier journal télévisé, ne fait plus recette, a-t-il été revu à la baisse de BPM, histoire d’apaiser la consommatrice car il s’agissait de vanter les mérites d’une poudre à laver dans la douceur naturelle et incluse dans le baril que comme ça, plus besoin d’acheter à part l’adoucissant qu’on sait jamais doser et que la moitié du berlingot finit toujours à côté du flacon. Alors si c’est sur fond de teknival sauvage…
Quant à celui qui nous a servis des gnogno, des chichis et montrés son nouveau micro ondes tout neuf et même pas sale dedans parce que lui, le couvre-plat spécial four, il s’en sert pas comme chapeau pour le carnaval, pour faire cuire son riz en cinq minutes (pas en temps réel, sinon, le budget, il est grave dépassé), il était tellement drôle qu’on lui a préféré le gros cliché du sportif de salon, celui qui s’en fout que sa femme elle est partie faire un bridge chez les copines, puisqu’avec sa bande de potes, il se font la popote, pendant la mi-temps, entre deux coups de boule.
C’est toujours les meilleurs qui partent. Et sans préavis, comme dans la vraie vie.
Synthétisons.
Elle se veut démagogue, mais elle nous ment.
Elle se veut démocratique, mais elle reste élitiste.
Elle se veut protectrice, mais elle cible nos enfants.
Elle se veut addictive, mais elle change tout le temps.
A force, ça va pas être anxiogène ?
[1] Brainstorming (ou" tempête de cerveau") se pratique le plus souvent en groupe.
Cette technique de mobilisation des connaissances consiste à jeter sur le papier les idées au fur et à mesure qu'elles émergent et en faire apparaître d'autres par association de pensées.
A la genèse, (avec en fond sonore la symphonie du Nouveau Monde ou le générique d’Il Etait Une Fois L’Homme, c’est selon), tout commence avec un pseudonyme accrocheur, enfin, qui ne soit pas déjà emprunté, (Où, si Paulettelareinedespaupiettes, tête de mule, tient à son sobriquet, elle devra l’allonger de son code de carte bancaire pour le garder), un temps de connexion au service avoisinant un aller-retour Paris-Brest en pigeon voyageur et un message d’accueil indiquant de l’impossibilité d’entrer dans une salle de discussion et d’invitation à la patience dans le hall d’entrée où tout le monde se croise sans se parler. Quant on parvient enfin à trouver une place où s’asseoir et converser avec la terre entière, le petit compteur de connexion à Internet clignote dans la barre des tâches et signale que vos quarante heures de connexion mensuelles sont entamées aux trois-quarts alors que le calendrier que vous avez mis deux heures et douze minutes à télécharger indique qu’on est le deux février, la petite horloge affiche l’aube naissante et la tasse de café froid a pris le relai du cendrier trop plein.
Les premiers services de messagerie en temps réel étaient nés, ainsi que les lignes téléphoniques occupées, les insomnies répétées, les infidélités naissantes, et toutes autres formes d’addictions électroniques.
Quelques cadences de processeurs, kilomètres de fibres optiques, démocratisation d’accès et croissance exponentielle de débits plus tard, le café n’a plus le monopole de la consommation instantanée.
Ceux qui me connaissent vous le diront, je suis et je resterai une vieille de la veille. Je les ai pratiquement tous testés pour vous et mon choix s’est porté sur le plus coriace d’entre eux, celui qui vous est imposé d’entrée de jeu, vous qui prônez l’utile plus que l’agréable, le gris opaque plus que le rose translucide, les fenêtres plus les pommes. Celui qui, de version bêta en folles rumeurs de service payant, a finalement opté pour un changement d’identité. Rien n’a eu d’effet sur moi, je suis restée fidèle et j’Aimèssène toujours, telle un lamellibranche que son byssus maintient solidement ventousé à la roche que bat le ressac des marées noires.
Ainsi, au gré de mes besoins, humeurs et envies, je me jette littéralement sur mes contacts favoris, dès que leur statut les rend disponibles.
Mais à force d’une utilisation intensive, voire intempestive, j’ai fini par trouver les bornes des limites de ce genre de communication qui suscite désormais plus d’interrogations que d’éloges dont je ne tarissais pas à l’époque sur ce petit métier à tisser des liens.
Parlons statuts si vous le voulez bien, sinon, à demain.
Respectueuse de la vie privée, et reconnaissante à vie de l’éducation que j’ai reçue, il me paraît évident de ne pas déranger autrui dont le sobriquet arbore sans appel qu’il n’est pas disponible, soit absent(e), au téléphone - dont la ligne n’est plus occupée désormais que pour sa fonction première, soit une conversation parentale à rallonge- occupé(e)- donc absent ou au téléphone-, partie(e) manger, de retour dans une minute –mais à partir de quelle heure ?-. Quoi qu’il en soit, je comprends que ce n’est pas le moment, je prends mon mal en patience et vais étendre une corbeille de linge tellement essoré que je ne l’étends pas, d’ailleurs, j’ai maintenant une connexion haut-débit, donc plus besoin d’une heure de pendage rectiligne nécessaire à la connexion, c’est la raison pour laquelle j’ai un sèche-linge. Pourtant, il semble que lorsque je me rends disponible, ce soit à l’unanimité le contraire pour mes contacts et cependant que je gave l’ appareil de sept kilos de vêtements relativement nets et passablement froissés et triomphe une fois de plus de la capacité limitée à cinq mille grammes de produit sec de moi-même sur le tambour de la machine, ces absences systématiques me taraudent. Pourquoi n’est-il ou elle pas disponible ? Alors que le moteur et la courroie murmurent leur complainte, ma paranoïa se met en route :
« C’est sûr, dès qu’il/elle m’a vue me connecter, hasard, son statut est passé en absent. Ayé, j’ai encore dit une connerie l’autre jour. C’est vrai quoi, on se fout pas en « parti(e) manger » à quatorze heures quarante, c’est même pas possible, y’a les Feux de l’Amour à la télé, pis on reste pas au téléphone pendant quatre heures quinze, nonon, même avec sa mère ou le service conso de Alix-Télécom’, naméo, on est pas de retour dans une minute quand ça fait quinze jours qu’on parle plus. ».
Alors j’élargis la fenêtre d’accueil et je découvre le prétexte du statut, grâce au message personnalisé, Je m’explique :
Il y a ceux qui s’étendent en langage sms, «J’esper jut kil prendra la bon decision. Kan a toi tu sé jm pa me disputé ac toi mé je tien a toi e je ve pa te perdre jtr fort » que je tente de lire en passant la souris sur le pseudonyme de l’auteur de ce condensé, mais dont je n’arrive jamais à bout, compte tenu du délai limité de cette fonction en principe consacré à lire uniquement le statut précis, ce à quoi je dois remédier en feignant l’intérêt d’une conversation et affichant une fenêtre pour se faire. Une fois arrivée enfin à la fin du message, je n’ai toujours rien compris, à part la perte de temps et la conclusion suivante : « absent(e) ». La curiosité est le plus vilains de mes défauts et d’ailleurs elle me pousse souvent à raccrocher les wagons avec des contacts dont j’en arrive à en oublier le sexe tant notre dernier échange virtuel date du siècle dernier. Mais qui résisterait à un message tel que « Paulettelareinedes paupiettes –absent(e)- Le petit chat est mort, les pompiers ont sauvé la charpente, le licenciement s’est bien passé et je suis cocu mais content ! » ?
Fatalement, pas moi, pourtant, au risque de commettre la cyber-gaffe, je saisis la perche et j’ouvre une fenêtre de conversation, enjouée par « Ebé, depuis le temps, je vois qu’il s’en passe dans ta vie didon, je sais, j’aurais dû te parler plus tôt… ».
Le poisson mord à l’hameçon et « Paulettect » est en train d’écrire un message, ça prend plus de deux minutes, je suis toute excitée à l’idée du réconfort que sa confession lui occasionne à mon égard. Et c’est quand je lis que « Paulette et toute sa vie » me répond par « Euh, t’es qui toi ? Tu connais quoi de ma vie, qu’est-que tu viens m’emmerder là , je suis en plein réseau », suivi de tout un tas de petits dessins animés m’invitant à observer son désir de me faire découvrir les joies du sexe en sens interdit, que je comprends que décidément, je ne comprends plus rien à rien. Mais je sais désormais que Paulette a une sexualité virtuelle et frustrée. Je la bloque donc et je double la sanction par la suppression de sa vie dans la mienne.
En gros et en clair dans le texte, dans les deux cas, j’ai dégainé ma souris trop tôt ou trop tard, en tous les cas, j’ai pas conversé instantanément.
En minimisant la fenêtre de conversation, je préfère agrandir mon espace de recherches à l’ensemble de ma maisonnée et laisse mes contacts s’adonner à leurs vies que je n’imagine plus, vexée du manque de réciprocité d’intérêt. J’entreprends donc la confection d’un crumble aux poires dont je sais qu’il ne remporte pas l’unanimité de mes gastronomes en culottes courtes, adeptes de la secte du jambon-nouilles-yaourts. Qu’importe, rien de tel qu’un bon pétrissage à mains nues de la pâte sablée et beurrée à souhait, dont le mélange poisseux s’incruste dans mes cuticules et les sculpture de mes bagues, ayant poussé la flagellation jusqu’à son extrême, oui, j’aime passer plus d’une heure à me faire une manucure.
Comme je suis contre toute forme de discrimination, j’ai opté pour l’utilisation d’un ordinateur portable muet, forte de ma contribution à l’embauche de personnel handicapé. De fait, je peux continuer à vaquer à des occupations domestiques et jouer à la maman sans être perturbée de mon quotidien exaltant par les appels désespérés des rares contacts qui, par hasard ou conflit d’application, se retrouvent « en ligne » de statut, donc parfaitement disposés à partager numériquement alors que moi, je suis loin du périmètre de la demande, toute empêtrée dans mon sucre, mon beurre et les mines contrites de mes enfants lorsque, fière comme si j’avais un bar-tabac, je sors du four le crumble tant récriminé. Quand je rends les armes et me résigne à prendre à ma charge la totalité du dessert, je redeviens virtuelle et décide de me consacrer aux statuts de mes statuts. Et là, je constate, en sortant mon mal entendant de sa veille léthargique que sa barre des tâches est orangée, entendez qu’ « on » a tenté de me joindre en mon absence, justifiée par « Je fais un crumble, j’entends rien ».
Comblée de joie et flattée d’avoir été désirée, attendue et priée de me manifester dans les plus brefs délais, j’ouvre avec boulimie toutes les fenêtres, toute excitée à l’idée de lire les confessions, les joies, les peines et les résumés des épisodes des Feux de l’Amour que j’avais ratés, pour cause de sieste et autre tâches ménagères harassantes. Je déchante vite, constatant avec amertume que d’une part, tous les statuts de mes interlocuteurs sont retournés à leur état végétatif, et que j’ai fait l’objet de diverses réactions toutes aussi vindicatives les unes que les autres relatives à mon absence d’alors d’autre part. En effet, après de sympathiques « Coucou ! Tu vas bien ? » Et autres banalités météorologiques ponctuées parfois d’appels à l’aide pour résoudre un problème existentiel tel que l’exercice de maths du dernier ou si l’épilation définitive de la zone pelvienne est la panacée, j’ai ensuite droit à une montée en puissance de l’impatience des protagonistes qui, après avoir lancé des « Alloooooooooooooo ? », Des « Tain t’es chiante, t’es jamais là », « Fais pas semblant d’avoir une vie remplie », signifient leurs frustrations par des « Wizz », petite option horripilante qui consiste à secouer la fenêtre de conversation avec un petit son tout aussi irritatif dont l’abus conduit à une mise à néant du but initial. S’en suivent alors des messages en italique collé à leurs pseudonymes, m’invitant à nouveau à m’initier sexuellement à emprunter un itinéraire bis, couplé à des remerciements amers sur ma disponibilité rendue toute relative à présent.
En théorie, je suis sensée me dire que je l’ai bien cherché, que c’est pareil quand moi je suis disponible et pendue à mon écran, dans l’attente d’une réponse et que viendra bien le moment où les disponibilités fusionneront.
Mais la faute à qui ? C’est pas moi qui suis sourde, c’est mon ordinateur. Et le premier qui m’accuse de mauvaise foi, je le bloque et le supprime de ma liste.
Pour un logiciel de conversations en temps réel, on a vu mieux que ces dialogues décalés, ou plutôt monologues frustrants à l’origine de confusions de genres, de sexes, de malaises refoulés et d’amitiés sacrées brisées.
Parlons parlotte à présent.
Il m’arrive, épisodiquement, d’être à disponibilité égale. Je m’engouffre dans la brèche, que j’aie été l’instigatrice de la conversation ou non.
Plusieurs cas de figure se présentent :
Le premier, celui du contact de la première heure, l’ami de tous les amis, celui qui était là au début, qui a fait la moule comme moi. Lui, on lui pardonne ses absences, ses mauvaises humeurs ou sa vie trépidante qui l’éloigne de son ordinateur donc de moi. Lui dont on sait que même absent, il est là et connait tous les méandres du logiciel, ses pièges tordus et ses déconnexions intempestives. Lui qui sait tout de moi. Lui qui pousse même jusqu’à transformer les kilos octets en kilomètres et vient passer quelques jours à ma vraie maison. Lui, c’est aussi elle, c’est selon. Des contacts qui justifient l’utilisation du messager. Des comme on aimerait en avoir plus souvent peupler sa liste à rallonge. Chez moi, lui et elle ne sont pas légion. C’est la définition des véritables ami(e)s, que je classe dans « Valeurs sûres ».
Le second, le fruit d’une drôle de rencontre dans un drôle d’endroit, genre je suis paumée dans des fils interminables de discussion aux arborescences longues comme mon colon, je cherche l’anguille dans une meute de chiens, autrement dit, je cherche à savoir pourquoi une croûte de lait se forme à la surface de mes yaourts alors que j’ai tout bien fait comme elle a dit la notice. Et là, avec la solution au problème, se pointe, du bout d’un pseudo désopilant (oui, moi, Barabaralatouffe, ça me désopile) et daigne me sortir le derrière des ronces. Après quoi, je teste son humour décelé, elle réagit à mes blagues Caramba’, je pose la question à dix mille « Marre de poster sur ce forum, tapaèmèssène ? », elle répond par son adresse poilante – oui, moi, lesaucissoncestmapassion@èmèssène.com, ça me fait poiler- et pendant une quinzaine de minutes, qui, le lendemain, deviennent quinze heures puis quinze jours, on se tape une bonne tranche de rigolade, d’animations hilarantes et de confessions plus ou moins intimes. Le mois suivant, les propos se modèrent, s’espacent, le statut donne dans l’absent plus souvent qu’à mon tour, mais je la respecte, elle est presque entrée dans le cercle du premier cas de figure. A force de respect, il me reste plus au fil des jours qu’un contact indisponible, juste vivant. Puis plus rien, électroencéphalogramme plat, pas de réponse à mes vannes d’adrénaline qui la faisaient immédiatement se manifester l’an dernier. Et oui, un an après cette belle rencontre, elle est devenue une adresse de plus dans ma liste et a rejoint les légionnaires dans le bataillon des « Trop sympas pour être crédibles ».
Le deuxième, oui, enfin non, enfin oui pour ceux qui suivent et non pour raison d’impossibilité de moi de départager les deux espèces, même si elles ne sont pas communes. Le deuxième donc, les contacts pistonnés. Mais si, comme dans la vraie vie, celle que j’ai quand je suis partout ailleurs, ceux qu’on ne me présente pas, que je ne rencontre pas par hasard, mais plutôt dont on me fait une promotion au moins équivalente à la publicité pour un crédit à la consommation. Je réagis comme une ménagère de moins de cinquante ans, je signe tout de suite.
Et je me retrouve avec le parfait opposé de moi, celle ou celui qui crible ses messages de dessins qui mettent quarante ans à s’afficher, poussant mon imagination jusque dans ses derniers retranchements à tenter de combler les blancs dans la conversation. C’est vrai quoi, j’ai du mal à imaginer une conversation orale où un des interlocuteurs s’interrompt au cours de sa logorrhée, se saisit d’une feuille blanche et d’un fusain et poursuit en dessin, au bout de deux minutes quatorze, c’est moyennement drôle, alors j’ai du mal à suivre. D’autant plus qu’une fois les fameuses illustrations téléchargées sur mon écran, je me dis que je préférais quand c’était blanc. Je reste polie pour ne pas blesser la sensibilité du joueur de piston, mais je reste laconique, me limite à prendre des nouvelles de la météo et du moral. Après quoi, je m’empresse de ranger le planqué là d’où il n’avait jamais dû sortir, « Nuls et non avenus ».
Le dernier (comme ça, on met tout le monde d’accord), et celui qui, chez moi justifie que ma liste soit maintenant dépendante du scroll de ma souris pour en voir la fin, regroupe les « Inclassables, les sans suite, les intéressés mais pas intéressants, les ponctuels, les dépannages, les en-cas-que, les au-cas-où. » La preuve par l’exemple concret, où dernièrement, lors des aises qu’a décidé de prendre la grippe dans le corps de mon aîné, un de ses camarades est accouru par téléphone au chevet du malade, pour lui proposer de l’aider à rattraper les tartines de cours perdus pendant qu’il menait une bataille acharnée contre la fièvre, entre deux prises de paracétamol. Evidemment, le gamin est un sacré èmèssènien, à l’instar de la chair de ma chair. Tout s’arrange, je saute de joie à l’idée de ne pas avoir à me jeter sur la départementale défoncée qui sépare les domiciles des deux collégiens et d’attendre qu’ils aient fini de palabrer sur le foot, les derniers jeux téléchargés, l’étude comparative des lecteurs mp3 et avaler l’infâme jus de chaussette que la maman me servira sur le napperon amidonné de sa table en formica graisseux, entre autres commérages, sport favori de mon entourage rural. Toute reconnaissante aux nouvelles technologies, ma joie vole en éclats quand j’entends mon adolescent hurler qu’il n’a pas le réseau.
Je renonce à passer une heure trente-sept sous le bureau pour vérifier la connectivité en écheveau, cinquante trois minutes à modifier les dix-sept paramètres du réseau et quatre vingt secondes à insulter le progrès et je choisis d’ajouter le donneur de leçons qui avait échappé comme moi à toute forme de virus qui l’hiver nous irrite à ma liste de contacts. Les présentations d’usage faites, nous établissons le programme et l’organigramme et en une après-midi de transferts de cours électroniques plus tard, personne n’aurait cru que mon enfant avait été absent une semaine et demi. Ah, les années collèges, décidément, ce sont les meilleures. Sauf que maintenant, ce gamin zélé, j’en fais quoi ? Du détournement de mineur numérique ? Du complexe d’Œdipe interposé ? Je peux décemment pas le supprimer comme un malpropre, ça ferait désordre, abandon d’enfant…donc, il fera partie des éphémères, malgré lui. Le pauvre gosse…
Parlons conclusion finalement.
J’ai eu beau dire, beau faire, j’ai eu du mal à encore lui trouver du vernis, à ce petit outil, même après des années de collaboration intime, de refonte, de fonctionnalités tout aussi inutiles qu’amusantes.
Mais je donne la part belle à l’évidence, à part actes manqués, nouvelles du petit dernier qui a du coup six ans, incompréhensions, statuts hypothétiques, monologues assourdissants et liste à rallonge dont je ne peux me résoudre à organiser une sélection d’évictions, que reste-t-il de mes contacts ? De rares rescapés.
A ces derniers, je rends hommage. Ceux qui ont compris que derrière mes silences, il y a ma vie, mes amis, mes amours, mes emmerdes.
Ceux qui savent qu’un statut « absent(e) » ne signifie pas l’ignorance, le refus de dialogue ou le dédain, mais simplement que sans emploi, je n’en demeure pas pour autant inactive et que mes activités débordent souvent des frontières de mon écran.
Ceux qui ont intégré la notion de respect de mes priorités.
Ceux qui préfèrent mes rares « Kikoos » à pas de « Kikoo » du tout et qui me connaissent au point de comprendre que la quantité des conversations ne fait pas la qualité des relations.
Ceux dont la vie n’est pas en orbite autour du phénoMènèSN. (Oui, Phéno’MSN, ça en jette sur le papier, mais à prononcer, c’est cornélien)
Aujourd’hui, celui qui ne donne pas, c’est celui qui n’a pas la télé, et encore, on se charge bien, en tout bon cafteur de voisin qui se respecte, de le lui faire sentir. (Et qu’il n’a pas la télé, et qu’il est radin). Si tu ne vas pas au don, le don ira à toi…
Mettez votre poste en marche, et, de décembre en été, laissez-vous prélever… Une fois le repas du soir terminé, calez-vous dans votre confortable canapé dont vous ne payerez la première échéance qu’au printemps et actionnez la télécommande.
Participez alors à un grand marathon d’audience et de chaînes et promettez dons et merveilles aux malades génétiquement modifiés ainsi qu’à tous les malheureux dont la pathologie est orpheline et donc trop peu célèbre pour encourager une Eminence Publique à la recherche. Juste après une page de réclame, soit une minute après que le présentateur du journal télévisé vous y a invité, achevez le gros-œuvre des maisons parentales sensées jouxter les bâtiments vétustes des centres hospitaliers qui abritent vos enfants malades, grâce au savant montage et remplissage de la maquette en carton dont vous trouverez partout un exemplaire gratuit dans les rares bureaux de postes encore existants en rase campagne. En cas d’absence, pas de panique, les écoles publiques prennent le relai. Et n’oubliez pas, que ce soit un ou deux Euros, chaque pièce compte. Notez qu’au lancement de cette opération, il était question de pièces jaunes, et depuis que le franc se retourne dans sa tombe, il existe tout de même les centimes d’Euros, tout aussi jaunes. Mais un judoka et une chanteuse pour adolescents en manque de notoriété et de tatami, on ne les discute pas. Quelque chose vous échappe ? La présentatrice de la météo sur la chaîne nationale, mais privée, fera tinter quelques trombones dans son exemplaire sous vos yeux, alors que vous êtes tout apitoyé sur l’absence de précipitations pluvieuse prévue pour le lendemain. Et comme c’est l’hiver, vous ne passerez pas à côté de certains enfoirés, qui, de novembre à mars, en chanson ou en reportages divers et variés, entre la poire et le dessert, appelleront les familles repues à donner leurs restes au profit de leur chaîne de restaurants. Et ils comptent (les millions) sur vous ! Ils seront relayés, aux heures d’écoutes de la ménagère de moins de cinquante ans, par ces indiens maladroits qui demanderont de l’aide pour soutenir leur arc, inconscients que notre mémoire n’est pas courte et que nous avions soutenu, jadis, l’arc de voute des résidences secondaires de leur grand chef. Tant que vous y êtes, faites donc un peu de place sur votre sofa flambant neuf au sans-abri qui mourra de froid cette nuit si vous ne l’hébergez pas. Et même si l’animateur du programme de variétés qui semble oublier qu’ils sont légion à loger sous les ponts vous le sermonne, encore une fois, vous ne contesterez pas sa syntaxe. Pas plus que vous ne chipoterez sur la justesse de la voix de baryton que pousse maladroitement un comique en vue de vous soutirer vos derniers deniers afin que les maladies sexuellement transmissible ne passent pas par vous.
Ce ne sont que des exemples direz-vous, et ils ne concernent que notre hexagone, renchérirez-vous.
Rassurez-vous !
Ainsi, les caprices de dame Nature ne font-ils pas que des malheureux et lorsque l’horreur s’abat à flots boueux sur une partie de l’autre hémisphère, c’est notre nation toute entière qui se rallie au sauvetage. Le bureau de poste étant fermé ou rasé, peu importe, dégainez votre portable, composez un numéro à quatre chiffres et le coût de l’appel sera transformé en denrées, vaccins et autres nécessaires de survie aux populations dont vous ne soupçonniez que vaguement l’existence avant la catastrophe dont personne n’est encore aujourd’hui reconnu responsable. En cas de G.S.M déchargé ou de réseau saturé, vous n’aurez pas échappé aux bandeaux défilant au bas de vos petits écrans, déroulant une adresse virtuelle, dédiée aux cyber-dons. Il en va de même pour la veuve et l’orphelin des guerres qui font rage, les famines, les maladies à travers notre petite boule que vous avez tendance à perdre, tant les causes sont nobles et chères à vos cœurs et vos bourses.
Et comme s’il n’était question que de gros sous, ce qui, vous en conviendrez, commence à vous irriter passablement, voilà maintenant qu’on vous fait vibrer la corde citoyenne ! Alors ça, vous ne pensiez pas qu’on vous inviterait tant à vous rendre aux urnes ! Il est des campagnes auxquelles on ne peut pas échapper.
Pour élire le vainqueur, il est logique de vous appeler à vous isoler mais vous vous accorderez que pour le moment, avant que les candidats au grand casting ne vous incitent à pencher pour glisser leur nom dans le doux billet de papier recyclé, vous êtes encore libres de gâcher deux dimanche ou non. Quoi qu’on aura tôt fait de ne pas vous le faire oublier, avec toute la sollicitude d’artistes de variétés diverses, plus ou moins comiques, plus ou moins comédiens, plus ou moins en tournée de promotion. Chacun usera de son art pour vous visser dans le comprenoire que vous ne devez pas manquer ce rendez-vous dans toutes les mairies ou écoles de quartier, pendant deux dimanches printaniers. Vous rétorquerez que malheureusement, c’est là le seul moyen de faire entendre sa voix et que vous auriez préféré voter par S.M.S ou Internet, mais un Président de la République est là pour cinq ans, pas pour trois mois de tournée dans les grandes villes de France, alors on ne badine pas.
Les ignorants du fait se justifieront de leur incivisme en prétextant qu’ils avaient, pendant l’hiver, agi pour la planète et coupé le tableau général d’électricité cinq minutes durant, persuadés d’absolution. Ils avaient ensuite passé une bonne partie de la soirée à remettre à l’heure les pendules des horloges, réveils, four à pyrolyse et micro ondes, magnétoscopes, lecteurs D.V.D et autres décodeurs, constaté le décès prématuré de leurs appareils ménagers et que le répondeur téléphonique avait perdu tous leurs messages urgents dans la coupure générale, qui n’a généré une baisse de un pour cent de la consommation totale franchouillarde. Certains d’entre eux ironiseront sur le fait qu’ils avaient dû aller polluer encore d’avantage le peu d’air libre qu’il reste sur la planète depuis que, punis du pêché de tabagisme, ils avaient été sommés d’aller entretenir la recherche contre le cancer à l’extérieur des bâtiments publics, et que par conséquent, ils n’avaient pas reçu l’invitation doublement dominicale.
Peu importe, la télé est toujours allumée, vous pourrez tous vous rattraper lors des journées où l’on célèbre les secrétaires dont certaines sont grands-mères, femmes, ou les deux. Et comme vous les aimez toutes, vous ne manquerez pas de les couvrir des cadeaux qu’elles avaient commandés à Noël mais dont vous ne vous êtes pas acquittés. Qu’à cela ne tienne, la séance de repêchage a lieu pour la Saint Valentin, celui qui dit quand c’est le jour d’aimer vos promis. Vous direz que c’est la publicité qui l’a dit.
Il vous reste peut-être un peu de temps libre avant de bombarder la petite lucarne pour dire que libre à vous d’allumer ou non la télévision. Sauf que, rien ne passera inaperçu, la délation entre voisins ou collègues de bureau est devenu le grand sport à la mode et celui qui vous aura accusé de ses yeux par « Quoi ????Mais tu l’as pas vu à la télé ? » quand vous lui aurez soufflé, sûr de votre fait, que non, vous n’avez pas composé le 2324 ou tapé le nom de l’association, suivi du montant en Euros de votre promesse, mais que vous étiez en train d’écraser vos enfants au Monopoly sur la table de la salle à manger, l’affaire sera aussitôt relayée dans le quartier ou jusqu’au service comptabilité, vous étiquetant au choix de vieux réac’ ou de gros ratasse qui pense qu’à son petit confort.
Soit.
Mais vous, c’est aussi moi.
Moi, dont la chrétienté n’encombre pas l’emploi du temps, j’ai appris mes leçons de morale à la maison. J’ai appris que je dois donner si je le peux, si je le veux et surtout quand j’ai décidé que c’était le moment. Ainsi, il m’est déjà arrivé d’envoyer un don à une association caritative ou destinée à la recherche médicale ou encore pour venir en aide à bien trop de nécessiteux, mais je ne saurai dire quand ni combien j’ai donné tant je n’en ai pas fait étalage auprès de mon entourage.
Moi, civique, j’ai appris qu’il faut voter, je vote depuis l’âge de ma majorité et une fois le message passé solennellement par un média, je me le tiens pour dit, d’ailleurs, plus on a tendance à me rabâcher l’histoire, moins j’ai tendance à la retenir…D’ici à ce que je me trompe de dimanche !
Moi, citoyenne, j’ai appris hier et j’apprends aujourd’hui qu’illuminer la maisonnée lui rend un aspect fort chaleureux vue de l’extérieur, mais surtout que lorsque la totalité de ses habitants se concentre dans une seule pièce à un moment précis, ça fait un peu désordre, surtout lorsque je tente de l’expliquer au conseiller électrique qui s’étonne de la consommation anormalement élevée de mon foyer. De fait, j’ai appris à mettre en route mes appareils gourmands en énergie aux heures creuses, tout comme j’ai acquis le réflexe de ne laisser aucune veilleuse en marche. C’est la raison pour laquelle je n’ai absolument opéré aucun geste pour la planète durant ces cinq fameuses minutes où nous devions tous être civiques, mais dans le noir. Je le fais toute l’année, cinq minutes de privation totale ne changeront rien.
Moi, charitable, j’aime qui je veux quand bon me semble. Ni ma mère, ni ma grand-mère, ni mes congénères ne méritent que je leur témoigne de tout mon amour ni reconnaissance un jour précis, j’estime plutôt les bafouer que les honorer. A ce rythme, je ne serais pas surprise de l’instauration de la journée de la haine.
Enfin moi, nicotinomane, j’ai toujours sacrifié mon nuage de fumée au profit de ceux qui ne la supportent pas, question de respect. Je ne me sens pas coupable de fumer et je n’ai pas attendu ce matin de février pour aller fumer dehors, à moins qu’on m’autorise le choix du lieu où raccourcir ma vie, même si c’est à la télé que je l’ai appris.
Moi, c’est aussi vous donc nous, finalement.
C’est nous que la télévision désigne coupable d’agir dans l’ombre de ses caméras, studios et plateaux où tout est savamment mis en scène afin de susciter en nous ce sentiment d’incivilité, d’incivisme et d’égoïsme. Un peu comme un gosse qui vient de commettre une énorme bêtise et qu’on punit. Et bien souvent, on le punit de télé !
Mais si la télé est éteinte, où commence la charité bien citoyenne ? Il me semble que c’est par nous, enfin, soi-même.