Aujourd’hui, celui qui ne donne pas, c’est celui qui n’a pas la télé, et encore, on se charge bien, en tout bon cafteur de voisin qui se respecte, de le lui faire sentir. (Et qu’il n’a pas la télé, et qu’il est radin). Si tu ne vas pas au don, le don ira à toi…
Mettez votre poste en marche, et, de décembre en été, laissez-vous prélever… Une fois le repas du soir terminé, calez-vous dans votre confortable canapé dont vous ne payerez la première échéance qu’au printemps et actionnez la télécommande.
Participez alors à un grand marathon d’audience et de chaînes et promettez dons et merveilles aux malades génétiquement modifiés ainsi qu’à tous les malheureux dont la pathologie est orpheline et donc trop peu célèbre pour encourager une Eminence Publique à la recherche. Juste après une page de réclame, soit une minute après que le présentateur du journal télévisé vous y a invité, achevez le gros-œuvre des maisons parentales sensées jouxter les bâtiments vétustes des centres hospitaliers qui abritent vos enfants malades, grâce au savant montage et remplissage de la maquette en carton dont vous trouverez partout un exemplaire gratuit dans les rares bureaux de postes encore existants en rase campagne. En cas d’absence, pas de panique, les écoles publiques prennent le relai. Et n’oubliez pas, que ce soit un ou deux Euros, chaque pièce compte. Notez qu’au lancement de cette opération, il était question de pièces jaunes, et depuis que le franc se retourne dans sa tombe, il existe tout de même les centimes d’Euros, tout aussi jaunes. Mais un judoka et une chanteuse pour adolescents en manque de notoriété et de tatami, on ne les discute pas. Quelque chose vous échappe ? La présentatrice de la météo sur la chaîne nationale, mais privée, fera tinter quelques trombones dans son exemplaire sous vos yeux, alors que vous êtes tout apitoyé sur l’absence de précipitations pluvieuse prévue pour le lendemain. Et comme c’est l’hiver, vous ne passerez pas à côté de certains enfoirés, qui, de novembre à mars, en chanson ou en reportages divers et variés, entre la poire et le dessert, appelleront les familles repues à donner leurs restes au profit de leur chaîne de restaurants. Et ils comptent (les millions) sur vous ! Ils seront relayés, aux heures d’écoutes de la ménagère de moins de cinquante ans, par ces indiens maladroits qui demanderont de l’aide pour soutenir leur arc, inconscients que notre mémoire n’est pas courte et que nous avions soutenu, jadis, l’arc de voute des résidences secondaires de leur grand chef. Tant que vous y êtes, faites donc un peu de place sur votre sofa flambant neuf au sans-abri qui mourra de froid cette nuit si vous ne l’hébergez pas. Et même si l’animateur du programme de variétés qui semble oublier qu’ils sont légion à loger sous les ponts vous le sermonne, encore une fois, vous ne contesterez pas sa syntaxe. Pas plus que vous ne chipoterez sur la justesse de la voix de baryton que pousse maladroitement un comique en vue de vous soutirer vos derniers deniers afin que les maladies sexuellement transmissible ne passent pas par vous.
Ce ne sont que des exemples direz-vous, et ils ne concernent que notre hexagone, renchérirez-vous.
Rassurez-vous !
Ainsi, les caprices de dame Nature ne font-ils pas que des malheureux et lorsque l’horreur s’abat à flots boueux sur une partie de l’autre hémisphère, c’est notre nation toute entière qui se rallie au sauvetage. Le bureau de poste étant fermé ou rasé, peu importe, dégainez votre portable, composez un numéro à quatre chiffres et le coût de l’appel sera transformé en denrées, vaccins et autres nécessaires de survie aux populations dont vous ne soupçonniez que vaguement l’existence avant la catastrophe dont personne n’est encore aujourd’hui reconnu responsable. En cas de G.S.M déchargé ou de réseau saturé, vous n’aurez pas échappé aux bandeaux défilant au bas de vos petits écrans, déroulant une adresse virtuelle, dédiée aux cyber-dons. Il en va de même pour la veuve et l’orphelin des guerres qui font rage, les famines, les maladies à travers notre petite boule que vous avez tendance à perdre, tant les causes sont nobles et chères à vos cœurs et vos bourses.
Et comme s’il n’était question que de gros sous, ce qui, vous en conviendrez, commence à vous irriter passablement, voilà maintenant qu’on vous fait vibrer la corde citoyenne ! Alors ça, vous ne pensiez pas qu’on vous inviterait tant à vous rendre aux urnes ! Il est des campagnes auxquelles on ne peut pas échapper.
Pour élire le vainqueur, il est logique de vous appeler à vous isoler mais vous vous accorderez que pour le moment, avant que les candidats au grand casting ne vous incitent à pencher pour glisser leur nom dans le doux billet de papier recyclé, vous êtes encore libres de gâcher deux dimanche ou non. Quoi qu’on aura tôt fait de ne pas vous le faire oublier, avec toute la sollicitude d’artistes de variétés diverses, plus ou moins comiques, plus ou moins comédiens, plus ou moins en tournée de promotion. Chacun usera de son art pour vous visser dans le comprenoire que vous ne devez pas manquer ce rendez-vous dans toutes les mairies ou écoles de quartier, pendant deux dimanches printaniers. Vous rétorquerez que malheureusement, c’est là le seul moyen de faire entendre sa voix et que vous auriez préféré voter par S.M.S ou Internet, mais un Président de la République est là pour cinq ans, pas pour trois mois de tournée dans les grandes villes de France, alors on ne badine pas.
Les ignorants du fait se justifieront de leur incivisme en prétextant qu’ils avaient, pendant l’hiver, agi pour la planète et coupé le tableau général d’électricité cinq minutes durant, persuadés d’absolution. Ils avaient ensuite passé une bonne partie de la soirée à remettre à l’heure les pendules des horloges, réveils, four à pyrolyse et micro ondes, magnétoscopes, lecteurs D.V.D et autres décodeurs, constaté le décès prématuré de leurs appareils ménagers et que le répondeur téléphonique avait perdu tous leurs messages urgents dans la coupure générale, qui n’a généré une baisse de un pour cent de la consommation totale franchouillarde. Certains d’entre eux ironiseront sur le fait qu’ils avaient dû aller polluer encore d’avantage le peu d’air libre qu’il reste sur la planète depuis que, punis du pêché de tabagisme, ils avaient été sommés d’aller entretenir la recherche contre le cancer à l’extérieur des bâtiments publics, et que par conséquent, ils n’avaient pas reçu l’invitation doublement dominicale.
Peu importe, la télé est toujours allumée, vous pourrez tous vous rattraper lors des journées où l’on célèbre les secrétaires dont certaines sont grands-mères, femmes, ou les deux. Et comme vous les aimez toutes, vous ne manquerez pas de les couvrir des cadeaux qu’elles avaient commandés à Noël mais dont vous ne vous êtes pas acquittés. Qu’à cela ne tienne, la séance de repêchage a lieu pour la Saint Valentin, celui qui dit quand c’est le jour d’aimer vos promis. Vous direz que c’est la publicité qui l’a dit.
Il vous reste peut-être un peu de temps libre avant de bombarder la petite lucarne pour dire que libre à vous d’allumer ou non la télévision. Sauf que, rien ne passera inaperçu, la délation entre voisins ou collègues de bureau est devenu le grand sport à la mode et celui qui vous aura accusé de ses yeux par « Quoi ????Mais tu l’as pas vu à la télé ? » quand vous lui aurez soufflé, sûr de votre fait, que non, vous n’avez pas composé le 2324 ou tapé le nom de l’association, suivi du montant en Euros de votre promesse, mais que vous étiez en train d’écraser vos enfants au Monopoly sur la table de la salle à manger, l’affaire sera aussitôt relayée dans le quartier ou jusqu’au service comptabilité, vous étiquetant au choix de vieux réac’ ou de gros ratasse qui pense qu’à son petit confort.
Soit.
Mais vous, c’est aussi moi.
Moi, dont la chrétienté n’encombre pas l’emploi du temps, j’ai appris mes leçons de morale à la maison. J’ai appris que je dois donner si je le peux, si je le veux et surtout quand j’ai décidé que c’était le moment. Ainsi, il m’est déjà arrivé d’envoyer un don à une association caritative ou destinée à la recherche médicale ou encore pour venir en aide à bien trop de nécessiteux, mais je ne saurai dire quand ni combien j’ai donné tant je n’en ai pas fait étalage auprès de mon entourage.
Moi, civique, j’ai appris qu’il faut voter, je vote depuis l’âge de ma majorité et une fois le message passé solennellement par un média, je me le tiens pour dit, d’ailleurs, plus on a tendance à me rabâcher l’histoire, moins j’ai tendance à la retenir…D’ici à ce que je me trompe de dimanche !
Moi, citoyenne, j’ai appris hier et j’apprends aujourd’hui qu’illuminer la maisonnée lui rend un aspect fort chaleureux vue de l’extérieur, mais surtout que lorsque la totalité de ses habitants se concentre dans une seule pièce à un moment précis, ça fait un peu désordre, surtout lorsque je tente de l’expliquer au conseiller électrique qui s’étonne de la consommation anormalement élevée de mon foyer. De fait, j’ai appris à mettre en route mes appareils gourmands en énergie aux heures creuses, tout comme j’ai acquis le réflexe de ne laisser aucune veilleuse en marche. C’est la raison pour laquelle je n’ai absolument opéré aucun geste pour la planète durant ces cinq fameuses minutes où nous devions tous être civiques, mais dans le noir. Je le fais toute l’année, cinq minutes de privation totale ne changeront rien.
Moi, charitable, j’aime qui je veux quand bon me semble. Ni ma mère, ni ma grand-mère, ni mes congénères ne méritent que je leur témoigne de tout mon amour ni reconnaissance un jour précis, j’estime plutôt les bafouer que les honorer. A ce rythme, je ne serais pas surprise de l’instauration de la journée de la haine.
Enfin moi, nicotinomane, j’ai toujours sacrifié mon nuage de fumée au profit de ceux qui ne la supportent pas, question de respect. Je ne me sens pas coupable de fumer et je n’ai pas attendu ce matin de février pour aller fumer dehors, à moins qu’on m’autorise le choix du lieu où raccourcir ma vie, même si c’est à la télé que je l’ai appris.
Moi, c’est aussi vous donc nous, finalement.
C’est nous que la télévision désigne coupable d’agir dans l’ombre de ses caméras, studios et plateaux où tout est savamment mis en scène afin de susciter en nous ce sentiment d’incivilité, d’incivisme et d’égoïsme. Un peu comme un gosse qui vient de commettre une énorme bêtise et qu’on punit. Et bien souvent, on le punit de télé !
Mais si la télé est éteinte, où commence la charité bien citoyenne ? Il me semble que c’est par nous, enfin, soi-même.
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