Trilogie, trilogie, je t’en foutrais moi, de la trilogie. Non, c’est vrai quoi, des heures et des heures que je lis et relis, et après six mois de trilogie, je me trouve nulle part, c’est un monde ça !
Comme on est jamais mieux servi que par soi-même, vais pas y aller par quatre chemins, un peu que je vais pas me gêner pour lui coller ma bio, puisqu’elle me rabat les oreilles sans arrêt que je lui dois la vie !
Alors voilà, je suis la dernière d’Agrippine, la chérie du chéri de celle à qui je dois la vie.
Je pense qu’elle a pas dû bien tout comprendre, elle, je suis pas une oie, je prends pas la première que je vois pour ma mère. Non, de temps en temps, c’est bien de remettre les choses dans leur contexte initial.
Je suis l’aînée d’une portée de six, comme ils m’ont tous désignée volontaire pour jouer les éclaireurs, des fois que ce soit pas l’éclate dehors.
C’était bien sympa de leur part, merci les frangins, sauf que moi, j’ai eu beau leur dire que c’était nul, froid, gluant et tout noir, j’étais déjà dehors et ma mère, la vraie, elle était déjà en train de me dépatouiller, et vas-y que je te lèche, que je te balance la tête en avant, en arrière, que je te retourne, que je te sente de partout et que je te nettoie, que je te grignote le cordon. Je le dis, ça fait super mal cette histoire, j’aurais préféré en recevoir une correcte et on en parlait plus.
Mais non, Mère est encore toute affairée à ma toilette que je me fais voler la vedette.
On a plus le temps de naître tranquille, cinq autres colocataires dévalent le grand toboggan maternel.
J’entends que je serais le plus petit, que je ressemblerais à rien, des mots comme « moche comme un cul », « personne n’en voudra », « devait être à chier le père », « devait vraiment avoir envie de se faire déglinguer Agrippinne ».
Bon, les histoires des grands, pour le moment, je m’en tape. J’ai envie d’émettre un doute affreux sur mon genre, mais je comprends vite, alors qu’elle me retourne et soulève mon capot pour voir mon moteur, qu’elle a pas le compas dans l’œil, ni l’anatomie des félidés sur la table de chevet.
Je me fais baptiser Bernard. Sans commentaires.
Je grandis, j’observe cette espèce de tribu avec mon club des cinq, que je vois dangereusement diminuer de ses membres au fil des jours.
Je commence à comprendre que ça sent le sapin pour moi.
Oui, c’est que malgré tout, Maurice, avec son œil gauche qui dit merde à l’autre, son flegme légendaire dont je comprendrai plus tard que c’est en fait une tare de naissance qu’une paire de couilles en moins n’a fait qu’aggraver.
Oui, je l’admets, Carioca fait sa farouche et me fout une paix royale, elle m’a même donné la tétine quand ma mère les avait toutes prises. Solidarité féminine, quand tu nous tiens.
Oui, je l’accorde, môman assume plutôt bien son rôle. Je suis nourrie, logée, torchée à l’œil et la langue.
Alors l’idée de quitter la tata, la nounou et la maman me fout un peu le bourdon.
D’autant plus que les autres, dont celle à qui je dois la vie, ils sont pas bégueule avec moi.
Et le jour où, après le départ de ma dernière sœur, je vois cinq paires d’yeux tour à tout attendris, noirs, amusés, calculateurs et hésitants, je me dis qu’y a un coup à faire pour faire partie du clan pour toujours et à jamais.
Alors je fais mon intéressante.
Je me fais belle, je mise tout sur le noir. Mais attention hein, tout en nuance, s’agit de se la jouer fine.
Ainsi, j’entends qu’on trouve ça très chou, un chat blanc qui a le bout des pattes, de la queue, des oreilles et de la truffe noirs. En plus, quand on me retourne, on dévoile mes coussinets et on dit qu’ « On dirait qu’il les a trempés dans la cendre ».
Alors j’en rajoute, je me fais le tour des yeux, comme les grandes. Je me fais le contour de la truffe rose, histoire de bien faire ressortir l’ensemble. Comme dans la pub’
Un peu de rayures grises sur la queue, un soupçon de ce qui reste sur le crâne et l’avant des pattes et bingo, « Allez, on le garde ».
Je prends alors mes quartiers, j’investis les lieux.
Je me fais appeler Ferdinand. Et le premier qui ricane, je lui fais bouffer mes boites immondes. Il faudra que je leur dise, mais c’est pas le moment.
L’heure des doléances n’est pas encore venue car je sens que je fais pas l’unanimité.
Ouais, déjà, ma mère en a ras les tétons de me filer à boire à pas d’heure, elle me le fait bien sentir avec sa gueule et sa patte en l’air quand je m’approche, même pour faire un câlin.
« Même pas tu oses m’approcher, ils t’ont adoptée, tu pues l’humain et en plus, je te préviens, tu touches un poil au grand blond, le chef, et je t’empale dans le cerisier de leur jardin, à froid. Il est à moi. ».
Et lui, le grand chef, il est plutôt d’accord, il me traite de microbe, de sale laid, de bâtard.
A enculé, je réponds plus de rien, mais il a pas osé encore.
Celle à qui je dois la vie l’en défend et me protège.
Carioca me signifie à intervalles réguliers qu’elle me verrait bien tourne et retourne sur le grill du jardin, mais comme elle peut pas, elle me colle une torgnole dès qu’on se croise, même le matin, à jeun.
Message reçu, moi, les vieilles aigries, c’est pas ma came. En plus, elle est sourde et myope, vais pas tirer sur l’ambulance.
Rien sur Maurice. Je me demande même s’il sait qui il est et s’il a conscience du monde qui l’entoure.
Je lui demanderai un jour à quoi il tourne le vieux.
Les petits chefs, eux, ils m’adorent, ils ont jamais eu de doudou, alors ils s’entraînent sur moi.
J’apprends à voler, d’abord du canapé au sol, puis du lit au placard et enfin à celui qui me lance le plus loin dans le jardin. J’apprends à l’occasion qu’il existe un dehors et qu’on peut s’y faire déglinguer ou latter, c’est selon.
Ils se demandent si sur trois pattes, je tiens aussi bien que par la queue, la tête en bas et en l’air.
Ils chronomètrent combien de temps il se passe avant que je miaule, avec leurs pieds sur ma tête.
J’entends même une rumeur selon laquelle Carioca aurait dépensé une partie de son assurance vie à cause des tests intra muros du petit dernier, comme quoi elle serait passée dans les chiottes, comme quoi elle aurait failli être étouffée au carburant domestique, mais avec moi, c’est physique.
Il teste ma résistance, mon élasticité, mon endurance à l’effort. Je me plains pas, je fais ma gym gratos.
Cool quoi !
Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est de rester là et en vie. On dit que je suis en sursis, on me propose à la cousine, la sœur, la mamie, la belle-mère, la copine de passage, on me vend, on me monte sur présentoir, on étale mon CV.
Rien n’y fait, impossible de me caser ailleurs, celle à qui je dois la vie s’insurge contre ces méthodes barbares de placement d’enfant en foyer.
Merde, elle a raison quoi !
Alors je passe la seconde et je m’attaque au matériel.
La litière, ça y est, j’ai bien compris que j’étais un être exceptionnel, rien qu’à l’entendre s’exclamer, quand elle me voit déflaquer dans le gravier que je suis « propre à son âge, non mais vous vous rendez-compte, c’est pas comme cette salope d’Agrippine qui chie partout, sauf dans la caisse ».
Bon, j’avoue, je suis trop contente de moi, mais ce que je voudrais, maintenant, c’est couler mon bronze sans qu’on me reluque le derche.
Ca, c’est fait.
La gamelle, trop facile, y’a qu’à se radiner en courant, faire en sorte d’être la preum’s, faire l’intérieur à maman dans le couloir, une petite queue de poisson à Carioca, éviter sa baffe, et montrer mon cul à Maurice, qui entend un bruit familier, mais qui se demande ce que ça veut dire un bruit.
Après, bon appétit tout le monde, attention à pas manger en dehors, sinon, c’est la porte direct.
En plus, la cuisine et les chiottes sont à côté, directement de l’assiette à la cuvette et dans un saloon privé, oui madame, avec la porte battante et tout et tout.
Bon, mais y’a une couille dans le potage, voire pas du tout.
Oui, quand-même, ça fait un moment que je vous entends dire « M’enfin, mais euh… Petit » ?, « Ferdinand » ?
Et ça fait un moment que je veux leur dire.
Pas la peine, une âme salvatrice est venue faire mon coming- out à ma place.
La mère du grand chef, celui qui aimerait me voir au fond du jardin, dans un sac et enterrée.
Elle arrive un jour, craque littéralement sur ma pomme.
Jusque là, tout se passe bien, on essaye de me placer chez eux, je suis pas d’accord, y’a un clebs déjà. J’ai rien contre, sauf qu’il pue de la gueule, c’est une infection. J’oublie.
Elle me caresse, me colle un bisou sur la truffe, je reste en apnée.
Et là, après un retourné-jeté inquisiteur, je la vois qui pouffe.
Et je les vois ébaubis.
« Ton Ferdinand, va falloir songer à l’appeler autrement. »
L’affaire éclate au grand jour.
Ils m’ont vue grandir sous leur nez pendant quatre mois.
Ils m’ont vue menue, élancée, gracile.
Ils m’ont vue précieuse.
Ils m’ont vue propre, coquette.
Ils m’ont vue maquillée.
Ils m’ont entendue aigue.
Tu crois qu’ils auraient pas été foutus de s’apercevoir que j’étais une fille ?
Non, penses-tu !
Je m’apprête à me faire baptiser une seconde fois, je fais mon dos rond, je me colle aux mollets, aux joues, je fais mes yeux de biche, je bats des cils, c’est limite si je me renverse pas en attendant la culbute et j’entends :
« Ouais, bon, mais là, Ferdinand, c’est trop sympa, ça lui va trop bien, on en restera là. »
La descente est rude.
Et ils se croient malins en plus.
Mais bon.
Ca y est, je fais partie du clan. Et en plus, je suis la chouchoute.
J’ai maté mes pairs, même ma mère.
Les petits chefs m’ont lâché la queue et tout ce qui dépasse.
Le grand chef me tolère.
J’ai le droit de sortir le soir et toute seule, même pas j’ai d’heure ni de limite.
Celle à qui je dois la vie me couve du regard.
Alors je sens que c’est le moment.
Le moment de lui rendre la pareille.
L’approche est timide. Je lui tourne autour. Je capte son regard. Je vérifie, la position est adéquate, elle a les genoux libres. Elle m’appelle. Mes oreilles lui répondent, ma voix suit, j’accepte son invitation.
Je me fais désirer, je fais le tour de la table, je me frotte contre le canapé, je dresse le cou, j’évalue le saut, je bondis en silence et j’amortis mon atterrissage sur ses genoux, comme une plume.
J’actionne la bulle et mon ronron s’accélère sous ses caresses apaisantes. Plaisir mutuel.
Je frise la perfection alors que je me rue sur son menton, ses joues, son nez, son cou, mes griffes labourent son pull. Elle adore ça.
On s’endort l’une contre l’autre. L’opération se répètera, ça fonctionne, j’ai gagné mon visa.
Elle dit souvent qu’elle aime pas finir ses textes avec deux lignes sur une page.
J’arrive à la fin de la troisième, j’entends qu’elle arrive, faudrait pas qu’elle me voit, ça gâcherait tout, depuis des siècles qu’on nous mystifie, ça serait bien ballot que ce soit ma faute, moi qui me suis cassée le cul à me faire aimer !
Pourtant, c’était pas gagné d’avance.
Alors elle a raison dans le fond.
D’ailleurs, dehors, ça sent l’orgie et la défloraison, c’est ma truffe et mes six mois qui me le disent, je donnerais bien dans la consanguinité, chez nous, c’est monnaie courante, mais Maurice, le pauvre, il peut plus rien pour moi, j’ai vérifié, ils ont raison, y’a l’emballage, mais plus les bonbons. Maman et Nounou ont joué les entremetteuses, je suis bonne à marier.
Je m’appelle Ferdinand et je lui dois la vie.
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