Samedi six.
Neuf heures pétantes, je suis déjà en train d’aspirer la moquette râpée estampillée.
« Tain, sérieux, dire que dans une semaine, je passerai juste une serpillère douce et neuve sur le parquet flottant en simili-vitrifié, le bonheur de venir au taf rien que pour ça. Mais surtout, le bonheur, le vrai, c’est ce soir, après la fermeture, à poil les mains dans les poches au camping, tralala…»
Mon bourreau du moment entre en fanfare et me tire de mes pensées philosophiques.
« Bon, changement de programme Mélina, on reste ouvert aujourd’hui, donc bon, l’aspiro, vous laissez tomber, on sort toutes les fins de série devant la vitrine et on commence à ranger le reste à la réserve. A sept heures ce soir, je veux plus rien par terre. Les menuisiers attaquent lundi à sept heures du matin. »
Ca tombe bien, je suais pas encore de trop. A peine la petite perle sur l’aile gauche du nez. Tout juste l’entrecuisse moite, même pas une auréole sous le bras.
En revanche, après une centaine de flexion-ramassage de piles de boites à chaussures-extension-portage à l’aveugle de la pile jusque dans la réserve minuscule, sans se vautrer au passage dans les piles encore n’importe où dans la boutique, devant un milliard de clientes et retour l’air de rien, ça, ça fait mal.
Au cul.
Tiens, curieux.
Élongation ? Non
Claquage ? Non plus.
Entorse ? Vraiment pas.
Arcade déchirée ? Non, pas ça non plus.
Juste j’ai mal au cul.
En fin d’après-midi, il fait au moins quarante-huit degrés Celsius dans le magasin, les chalandes ont les pieds de plus en plus gonflés et aussi glissants que des quenelles. L’alléchant fumet de la quenelle en moins. Oui, un pied gonflé en fin de journée d’été orageux, ça déboite les sinus.
Sans compter que désormais, j’ai plus mal au cul, c’est tellement immonde la douleur que j’ai l’impression d’en avoir quatre de culs.
Je finis par lâcher la confidence à ma patronne. L’air de rien, le sourire en position haute et en serrant les dents. Ventriloque.
Elle compatit.
Ouf. Je sens que je vais être libérée sous peu.
Elle hurle.
Moins ouf, je sens que je vais lui faire avaler le dernier talon aiguille en quarante et un là, sous la main.
« Ah ! Ma fille, l’été, la chaleur, les règles qui vont pas tarder non ? Mais filez à la pharmacie ! » . Et elle me colle un petit billet dans la poche. J’en aurais bien fait de même pour acheter son silence, mais je n’étais alors qu’apprentie. Ce qui teintait dans ma poche droite, c’était mon briquet contre mon badge.
Nous étions au fond du magasin.
Devant moi, la foule médusée qui toussote, qui sifflote, qui radote et se scinde en deux.
Je serais contagieuse ?
Sur mon passage, les regards se détournent, ça mate ses pieds, ça cherche ses clés, ça fait des apartés, mais surtout, ça prend soin de m’éviter.
Je prendrais bien mes jambes à mon cou, mais j’ai trop mal au cul.
Je me traîne dans la rue piétonne bondée.
J’entre dans la pharmacie. Pleine comme un œuf pascal.
« Ah, Mélina, ta patronne m’a appelée, tiens, attrape ! »
Survol interminable d’un sachet en papier aux couleurs de la pharmacopée sur une centaine de têtes éberluées.
Comme dans un film. Sauf que pas de plage déserte, pas de couple enlacé, pas de chien qui gambade, la babine libre et pas de chabada-bada.
Juste eux médusés et moi, pétrifiée de honte, je suis très mauvaise receveuse. Et la poche qui s’explose juste à mes pieds, laissant apparaître de quoi apaiser mon fondement en est la cause.
Je pars sans payer, seul luxe qui m’est offert.
Et là, je cours.
J’ai mal, mais je cours.
J’ai la sensation d’alimenter l’incendie, mais je cours.
J’arrive essoufflée, en nage et je trace tout droit vers les toilettes, au fond du magasin, près de la réserve.
A croire que j’étais attendue, personne n’avait bougé depuis mon départ. Elles sont toujours là, avec leurs pieds dépareillés, l’un dans un petit escarpin vernis, l’autre dans une sandale en corde, les deux dégageant toujours le même relent fermier.
Je leur propose sur mon passage mon fumet de sprinteuse, elles le méritent.
Je m’enferme.
Tremblante, je fais sauter les cartons d’emballage, je déplie fébrilement la notice d’emballage en origami tout au fond de la boite.
Un tube. Une canule trouée.
Elle se serait trompé la pharmacienne ?
Elle me connait bien, on papote le matin au bistrot, mais de là à ce qu’elle ait deviné mes fantasme de sous la couette, elle est raide celle-là. D’autant plus que le café calva de bon matin, c’est pas ma tasse de thé. Improbable donc qu’elle m’ait fait parler complètement torchée.
Avant de retourner sur mes pas et me plaindre d’erreur médicale ou de petits secrets de fille trahis, je prends le temps de lire attentivement le mode d’emploi.
Donc, j’allume la lumière.
Pressée d’en découdre avec mon derrière, j’avais omis ce détail domestique et moderne.
Il s’agissait en fait d’appliquer délicatement la valeur d’une noisette sur la partie irritée.
« Ne pas courir, ne pas tousser, ne pas rigoler. » n’étaient pas mentionnés, mais je m’en étais doutée.
Comme j’étais enflammée, je décide d’étaler une noix de coco.
Mais la science avance.
Je visse donc la canule trouée sur le pas du tube.
Maladroitement dans mon empressement, j’avais appuyé sans vergogne sur le bas du tube.
Celui-ci une fois percé par la canule laisse alors son contenu s’épancher par les petits trous.
J’en ai plein les doigts et ras le cul.
Je racle les bords et secoue mes doigts qui font valser l’excédent de gel calmant partout sur les murs.
Je suis aussi très mauvaise lanceuse.
L’outil est donc à présent prêt à l’emploi, comme le confirme le schéma sur la notice.
« Ouvrez, vissez et pressez, c’est prêt. »
J’avais pas eu le temps de lire.
Maintenant que la technique est au point, je tourne la feuille explicative.
Le dessin sommaire explique que pour obtenir un effet rapide et efficace, la meilleure position pour l’application est l’accroupissement.
Dans un demi-mètre carré dont la moitié est occupée par le trône en céramique et un rince-doigts, je comprends qu’il va me falloir déployer des ruses contorsionnistes.
Par chance, je suis très souple.
Le petit lavabo présente des rebords visiblement assez stables pour que j’y dépose un pied.
Je prends appui de mes mains sur les murs.
Je cale ma basket gauche sur le rebord, la droite sur la lunette de la cuvette.
Je relâche la pression en une flexion de rotule.
Ca tient.
Sauf que ça tient grâce à mes mains sur les murs.
Des mains, j’en ai que deux.
Si j’en lâche une pour récupérer le tube posé sur le réservoir d’eau de la chasse, soit je me fracasse la tête contre le mur, soit je me la fracasse par terre.
Je retire mon pied droit.
Je prends le tube.
Je le colle entre mes dents.
Je me contorsionne à nouveau.
« Tout va bien là-bas ?
…Houi, imféhabeu ! »
Elle a de ces questions des fois…
Alors que je me retrouve dans la même position, le tube coincé dans la bouche, un mètre de bave au menton, je réalise que ce qui coule de la canule n’est pas destiné à ma robe.
Et que quoi qu’il en soit, à nouveau, mes mains sont prises.
Je redescends.
J’ai mal aux jambes, aux mâchoires et de plus en plus au cul.
Ca doit forcément marcher pas accroupi ce truc.
Je fais une pause debout. La main sur le menton, la tête en l’air. Je réfléchis.
Je jette un œil sur la lunette.
Bon sang, mais c’est bien-sûr.
La cuvette, quand on est assis dessus, c’est presque comme si on était accroupi.
Et une fois assis dessus, si on relève les jambes, c’est quasiment comme si on était accroupi.
Et une fois assis dessus, si on relève les jambes et qu’on pose les pieds sur les rebords, c’est carrément comme si on était accroupi !
J’essuie la bave, les empreintes de pas sur le lavabo, la lunette et repose le tube dégoulinant sur le réservoir.
Je respire un grand coup.
Je m’accroupis.
« Mélina, tout va bien là-bas ?
-Non, ici, c’est le paradis, mais le magasin me manque, j’arrive. »
Je suis donc à présent juchée sur la cuvette, la robe retroussée jusqu’au cou, je me retourne en quinze temps, en apnée, si je me rate, c’est direct au fond du trou.
Je saisis au vol le tube, je me rattrape contre le mur, avec ma tête.
Pas grave, même pas aussi mal qu’au cul.
J’explose le tube, j’étale son contenu sur le foyer incandescent et je me laisse choir contre l’autre mur, avec ma tête.
Là, je ne sais plus vraiment où j’ai mal.
Je me rassemble, déplie la robe, la lisse de mes mains.
J’efface toutes les traces du crime en huis-clos. Avec le papier mouillé sur le crépi.
Je fourre le carton d’emballage déchiré, la notice broyée dans ma poche gauche.
Je plie le tube métallique en douze, à la même longueur que la canule et j’enfourne le tout dans ma poche droite, avec le briquet et le badge.
Je m’asperge négligemment d’eau tiède, je tire la chasse. Comme si de rien n’avait été. A peine un petit pipi. L’endroit est tel que j’aimerais le trouver.
« Ah, elle arrive, elle va vous servir, madame. »
Je pénètre la boutique encore bondée, il est la fermeture moins cinq minutes.
Je me sens revivre, l’effet est immédiat, c’est dire, je ne sens plus rien. Même pas mon cul. Mais je vais pas me plaindre, à deux minutes des vacances en camping les miches à l’air, loin de toutes ces chalandes odieuses, huileuses et bêcheuses qui me toisent comme si j’avais du fenouil dans les oreilles et la jupe coincée dans les collants.
Sauf que je suis allergique au fenouil et que les collants en plein mois d’août, j’en suis pas encore aux bas de contention.
Donc, y’a forcément autre chose qui les fait exorbiter leurs yeux plein de pâtés de rimmel.
Rapide retour en arrière.
J’avais défroissé ma robe avant de me laver les mains.
Pleines d’onguent salvateur.
Une robe taupe zébrée de blanc, en avant la savane.
Ca ira parfaitement avec l’effluve de hyène que je dégage.
J’avais planqué l’engin de torture dans ma poche droite. Le tube explosé n’était pas entièrement vidé et se répandait désormais en une belle auréole sombre sur ma robe, à hauteur pubienne.
Si j’avais eu trois ans, j’aurais pu aisément prétexter une envie de pipi dans le magasin de chaussures que la patronne avait pas voulu me prêter ses cabinets et que ma mère lui avait collé un taquet dans les tibias.
Mais j’en avais vingt. Et la patronne m’avait prêtée ses chiottes .Et ma mère gardait mon enfant. Et tout le monde m’en avait vue sortir. De ma mère, peut-être pas tous, mais des cagoinces, oui.
J’allais devoir m’expliquer.
J’allais le faire.
Je suis sur le point de me confesser.
Je décoince mon râtelier.
J’ordonne à mon cerveau de faire avouer ma peine à ma bouche sèche.
« C’est notre apprentie, la pauvre, elle se tape une de ces crises d’hémorroïdes, si c’est pas malheureux, avec cette chaleur et juste avant les congés, hein madame ?
Ca s’est passé en août quatre-vingt-quatorze, et ça s’est jamais reproduit.
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