Ceux qui le connaissent vous le diront, Arnaud, faut pas le pousser loin ni longtemps.
Ceux qui me connaissent vous le diront, j’aime sa façon de ne pas rentrer dans les cases.
Alors que je sors péniblement d’une sieste tant inattendue qu’injustifiée, m’étant levée à une heure avancée de la matinée, j’entends le son avant d’avoir l’image.
La voix est aiguë et les propos acerbes.
Nicolas arrive le premier dans le salon, poussé par le courant de la colère de son petit frère.
La moue est boudeuse et la posture résignée.
« Et voilà, il nous a cassé les oreilles dans le bus, tout ça à cause de la nuit à venir.
-Bonjour, mon grand, écoute, tu as deux jours devant toi, détends-toi, laisse-le faire sa crise. »
Je ne dispose que de quelques secondes pour me préparer à subir les revendications amères et construire un scénario d’arguments tangibles.
Dans mon coin reculé où serpentent les départementales défoncées, depuis un temps certain, tente de se perpétuer une tradition.
Chaque année, dans la nuit de la fin avril au début de mai, lorsque tous les ruraux sont endormis, une bande de petits jeunes post-pubères avancent à pas de loup avinés dans les ruelles sombres. Le but du jeu étant de déplacer tout ce qui n’est pas scellé dans les jardins privés.
La meute est organisée, chacun se répartit les tâches et les objets.
Une fois les mules chargées, tout ce petit monde rassemble ses trophées sur la place du village.
À l’origine, on dit que les jeunes amoureux transits empruntaient les jardinières et allaient les déposer sous les fenêtres de leurs promises afin d’argumenter leurs sérénades.
L’enseignant avait donc expliqué l’affaire en donnant les recommandations à faire suivre aux parents, soit mettre en lieu sûr les boites à lettres, les vélos, les tuyaux d’arrosages, les containers et autres bacs à fleurs. Tout ce qui pouvait se démonter, se transporter ou se déplacer devrait être à l’abri.
Nicolas s’empresse donc, une fois assis dans le bus, de transmettre l’information.
Les plus grands avaient alors agrémenté son discours d’anecdotes croustillantes issues de leurs aînés lors d’expéditions passées qui avaient dégénéré en vols, dégradations et autres actes de vandalisme provoqués par un apéritif prolongé.
Ce qui n’avait pas échappé aux oreilles d’Arnaud.
Le voilà donc conditionné à l’injustice qui marche dans les pas poussiéreux de son grand frère.
La mine est sombre, le regard noir foncé.
La bouche est serrée, comme les petits poings, blanchis par le manque d’irrigation sanguine.
Il jette son cartable contre Ténérife et envoie valser ses chaussures.
Nicolas est déjà retranché derrière la porte du placard à goûters, hors de portée de vue.
« Alors aujourd’hui, c’est quoi le problème mon chéri ? ».
Je n’aurais peut-être pas dû poser la question.
Mais comme on dit chez nous, « Pet contenu, furoncle au cul » et je n’avais pas envie en plus de gérer ce genre de pathologie.
Il relève la tête.
Les pommettes sont violacées, les yeux ont peine à retenir de grosses larmes et le menton tremble.
La fureur fait soudain précipiter les mots hors de sa bouche.
En rafale.
Dans le désordre.
À haute puissance.
De façon gutturale.
En plein dans ma tête.
Je dois me reculer.
« OUI MAIS TU COMPRENDS PAS TOI ILS VONT VOLER NOS VELO CASSER LES ARBRES PERCER LE TUYAU D’ARROSAGE DEFONCER LA BOITE A LETTRES ARRACHER LES FLEURS METTRE-TOUT DANS LA RIVIERE ET BOUUUUHHHHLLOULOU… »
Les bras font d’énormes moulinets, les pieds tapent sur le sol, la sueur perle.
Il finit par s’écrouler sur lui-même, effondré, abattu, révolté, le corps ayant pris le dessus.
À ce moment-là, je choisis de le consoler.
Je reste sereine, malgré mes mains ravagées par l’envie de mettre un terme à ce flot injustifié.
« Écoute, c’est pas vraiment ça, je t’explique c’est une tradition, comme un jeu, y a aucun vol, aucun danger, ils déplacent simplement, sans casser, tous les objets qu’ils peuvent et les rassemblent sur la place, faut pas se mettre dans des états pareils pour ça, allez, vas te passer un peu d’eau sur le visage et goûte, ça va te faire du bien, et puis après, je ….
-OUI MAI -C’EST PAS VRAI CE QUE TU DIS, TU DIS CA POUR ME CALMER ET JE PEUX PAS M’EMPECHER D’Y PENSER ET BOUUUUUUUUUUUUUUHLOUOULOU…
-T’expliquerai comment ça se passe vraiment…BON, MAINTENANT, J’EN AI MA CLAQUE ARNAUD, JE PEUX PLUS SUPPORTER TES CRIS, ALORS TU TE RELEVES ET TU VAS TE CALMER DANS TA CHAMBRE, NOUS, ON VOUDRAIT BIEN GOUTER TRANQUILLE. »
À présent, les mots cèdent la place à une avalanche de sanglots ininterrompus.
Il me faut intervenir.
Alors que Jérémy rentre, je suis en train de traîner péniblement Arnaud à travers le couloir, jusque dans sa chambre.
Je ferme la porte.
Un peu d’isolement suffit en principe à apaiser l’ire incandescente.
En dix minutes, il refait son apparition dans le salon.
Il est calmé, seuls quelques reniflements encombrés signalent de la colère passée.
Il s’est rafraîchi.
Il se repent.
« Maman, tu es encore en colère contre mes colères ?
-Non, j’étais pas en colère, j’ai eu très peur, j’ai pas compris la tienne, il faut absolument que tu apprennes à te maîtriser.
-Bon… d’accord. Je peux goûter ?
-Oui, mais te gave pas hein. »
Il rejoint ses frères, assis sur le tapis de la cuisine, en train de piller les étagères sucrées.
En deux secondes chrono, la foudre s’abat.
« MAIS CA VA PAS NON ? POURQUOI T’EN PRENDS TROIS ? VOILÀ, Y’EN A PLUS MAINTENANT DES BOUDOIRS ET BOUUUUUUUUUUUUUUUHLOULOULOU…
-Mais calme-toi ! T’as craqué ton short toi, j’en ai pris trois, mais c’est tout et regarde, y en a encore tout un paquet neuf, mais t’es dingue toi !
-MAIS C’EST TOUJOURS PAREIL AVEC TOI TU PRENDS TOUT EN PRRMIER ET TU LAISSES RIEN AUX AUTRES ET J’EN AI MARRE DE TOI ET BOUUUUUUUUUUUHHHHHHLOULOU…
-… Bon, je dégage de là, viens Jérémy, on va faire un foot dehors.
-Ok, je te suis, attends, je prends un boudoir.
-PFIOUUUUUUUUUUU MAIS TOI AUSSI T’ES CONTRE MOI, MAIS J’EN AI MARRE DES VOLEURS DE POUBELLES ET DE BOUDOIRS VOUS ETES TOUS CONTRE MOI ET TOUT CA C’EST A CAUSE DE VOUS ET EN PLUS VOUS ALLEZ FAIRE UN FOOT ET MOI JE DETESTE LE FOOT ET BOUUUUUUUUHLOULOU…
-Bon, t’excite pas, on joue une partie et ensuite, on joue avec toi à ce que tu voudras.
-OUI, d’accord, mais PROMIS UNE PARTIE !
-OUIIII promis. »
Sur ce, le trio rassasié file dehors.
Je continue donc mes petites affaires, justement, l’état de la cuisine exigeait une intervention de ma part.
Alors que j’étais en train de récurer le fond de la cocotte, les mains pleines de mousse à la tomate, à nouveau les sons perçants et familiers provenant du fond du jardin et s’écrasant contre la fenêtre au dessus le l’évier stoppent net mes ardeurs ménagères.
À ce moment-là, l’envie de décharger en rafale le contenu d’une mitraillette soviétique de contrebande afin de couvrir le ton strident me démange, mais le détergent risquerait de faire dévier ma cible.
Je repense à cette parodie d’une chanson mondialement connue de cette canadienne ou québécoise de renom, riches à millions, retapée comme une poupée, alors qu’elle entonne la montée en puissance du refrain original du mémorable film, où une barquette coule à pic.
« ONNNNNNNNNNNNNNNCE HEEEEEEEEEEEEEERE THERE’S NOOOOOOOOOOOTHING TO…
-TATAATATATATRATATATATA-TA GUEUUUUUUUUUUUUUUUUULE ! »
En plus, j’imite très mal l’arme automatique russe.
J’éteins juste le robinet d’eau.
Je me retourne et je l’écoute encore une fois, sans bouger.
Cette fois-ci, je suis paralysée, tant le vide d’air provoqué par ses cris me colle contre le plan de travail.
« ET VOILÀ ILS M’ONT MENTI, ILS AVAIENT PROMIS DE JOUER QU’UNE PARTIE ET ILS EN JOUENT UNE AUTRE ET BOUUUUUUUUUUUUUHLOULOU… »
Je décide de feindre l’indifférence, me retourne et achève ma vaisselle.
Il continue de déverser sa haine et atterrit contre le mur du hall d’entrée.
Alors que je suis en train, assise sur le trône, de lacer mes chaussures, il passe la seconde couche.
« MAIS TU COMPRENDS PAS ? TU ME DEFENDS PAS ? TOUT CA C’EST A CAUSE DE NICOLAS CHAQUE FOIS IL FAIT PAREIL IL PROMET ET IL TIENT PAS ET MOI A CAUSE DE LUI JE M’ENNUIE ET BOUUUUUUUUUUUUUHLOULOU…
-BON, STOOOOOOOOOOP ! CE QUE TU COMPRENDS PAS, C’EST QU’IL FAIT CE QU’IL PEUT POUR EVITER TES COLERES TON FRERE, ET DEHORS, C’EST FAIT POUR FAIRE DES JEUX DE DEHORS, PAS POUR JOUER A LA CONSOLE. ALORS ARRETE DE VOULOIR COMMANDER TOUT LE MONDE ET SI TU ETAIS MOINS COLERIQUE, IL VOUDRAIT PEUT-ETRE JOUER AVEC TOI A CE QUE TU VEUX.
-ET VOILA TU LE DEFENDS, TU LE PREFERES ET MOI JE VOUS DETESTE ET BOUUUUUUUUUUHLOULOU… »
Je suis aphone, hagarde et tendue comme un string.
Je viens de le renvoyer dans sa chambre à nouveau, mais il erre dans le couloir, en tapant ses pieds contre les plinthes, comme pour faire résonner sa complainte.
J’y reste sourde, je suis à cours d’arguments, de patience et en plus je suis en retard, une réunion associative tardive approche.
Je termine de m’habiller.
Je sors de ma chambre et il est là, devant moi.
Tête baissée.
Silencieux.
Immobile.
« De toute façon, pas la peine de discuter plus longtemps, je te laisse chez tatie au passage, je dois aller à une réunion pour le voyage de Jérémy, alors je veux plus t’entendre et t’as intérêt à être sage avec Nicolas jusqu’à mon retour, vas mettre tes baskets, je t’attends dans la Cariolette.
-Je peux prendre ma console ?
-Oui, mais méfie, à dix si j’apprends que tu as été infernal hein ?
-Oui, je vais être sage, même si tu vas me manquer maman. »
Chaque fois, c’est pareil.
La tornade est passée, elle m’a lessivée, et je fonds, tant son repentir est sincère et sa conscience de m’avoir peinée est rassurante.
Tant qu’il en sera ainsi, je laisserai pousser les hurlements d’Arnaud.
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