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« Non, mais t’es folle Fanette, je vais pas lui envoyer un mail, jamais j’oserai faire un truc pareil !
-Mais si allez, fais pas ta mijotée… Ou alors tu fais une note sur lui.
-Ah ça, oué, je veux bien, cachée derrière mon blog, oué. »
 
Voilà comment j’en suis rendue aujourd’hui à me planquer derrière des 1 et des 0, les mains moites, à taper en tremblant comme une parkinsonienne, (« Mes des termes médicaux hein »), tendue comme un string en amiante (« Ah oué, elle a fermé ? »).
Couchée à quatre heures d’aujourd’hui, levée aux aurores (« Si je dis que j’ai émergé à sept heures douze, fraîche, défroissée et pimpante comme une jouvencelle de bonne famille, il va me croire ? »), j’ai décidé d’aller faire les courses.
Oui, c’est bien joli de vivre de mots et de café frais, mais pour péter en toute insouciance dans la soie, faut manger d’abord.
 
Sur la départementale défoncée, alors que Cariolette me suppliait de la passer, cette putain de cinquième (« Ne lui dis pas que Cariolette c’est un Express de 85 tout rouillé qui passe pas au contrôle technique parce que t’as pas la thune pour lui faire un check-up cause que t’es au chômage, tu vas casser ton propre mythe hein. »), je réfléchissais.
 
Trouver le titre qui déchire toutes les requêtes et fasse tilter l’ego du gars.
Le reste allait couler de source.
 
J’ai rempli mon caddie clinquant de mille balles (« Vous avez le même âge, lui, les francs, il connait, ça vous fera un point commun. ») de bouffe discountée, y compris les boulettes et les croquettes des chats.
Sur le retour, le berlingot de base lavante pour les mains a entretenu une relation poussée avec les boites de maïs et s’est répandu de plaisir sur les courgettes et les aubergines.
Mais je m’en foutais.
En arrivant, Cariolette sentait bon l’amande douce.
Et tout allait couler de source.
 
Le petit Corbières qui tape a magnifié le cheeseburger tout fait et les frites congelées et j’aimais tout le monde au moment du café.
J’ai voulu faire la sieste («Là, faut dire que tu sais qu’il n’est pas bon d’aller dormir juste après un repas, que la digestion se fait mal, tout ça, l’œsophage, les reflux acides et tout ça. »), mais Copilote trop vautré sur moi, troupeau d’enfants dont certains ne sont pas les miens trop inquisiteur et angoisse de la page blanche ont légèrement modifié le plan sexe sieste.
 
Alors je suis venue.
Et tout a coulé de source.
 
J’ai entendu parler de lui cet hiver, que même c’était Claire Chazal qui les balançait, comme ça, cash, au moment de la soupe fumante, lui et son livre avec une dame fort malpolie qui montre du doigt.
« Tain, regarde, c’est lui !
-Qui ? Où ?
-Mais là, sur le Placenta ! (Là, dis-lui bien que c’est ta télé hein que tu appelles comme ça. ») C’est Roooooooon je te dis !
-Et ?
-Ron l’infirmier, roh mais toi alors, toi aussi des fois hein.
-Tu peux éviter d’avaler deux fois plus d’air que de soupe, juste ça me casse les couilles là, bon et ton Ron, à part infirmier, il fait quoi dans la vie ?
-Pffff, et toi, hein, quand tu croques le cartilage de la cuisse de poulet que j’ai envie de te coller l’os là où tu sais bien que jamais ça rentrera mais que si, Ron l’infirmier, il a écrit un livre tu vois.
-Comme toi ?
-Maman elle écrit un livre ?
-Mange ta soupe.
-Oui, maman a écrit un livre, juste là, elle attend qu’il sorte, et elle est un peu à cran, comme quand elle vous attendait.
-Oui, non pas comme moi, lui il a écrit un VRAI livre avec une belle couverture, un agent, la gloire et tout et que même, là, il vient de dire que peut-être ça serait adapté à la télévision hein.
-Urgences ?
-Puisque c’est ça je vais dans ma chambre. »
 
En fait, juste après ce reportage sur le Festival de Romans (« N’oublies pas de mentionner que tu suis ses déplacements VIP hein. »), j’ai bondi sur son blog.
Fermé.
« Et vala, j’en étais sûuuure, tu parles, maintenant qu’il se vautre dans le luxe, le blog hein, mon cul oué, pfff tous les mêmes hein, je le déteste, je le déteste, je le déteste. Jamais je serai comme ça quand moi aussi, Claire Chazal, qu’elle est vraiment phénoménale, elle parlera du succès fulgurant de mon blog et des ventes fracassantes de mon livre. Je continuerai à faire du bordel en avalant ma soupe et à pas m’épiler.
-Tu devais pas aller faire du boudin dans la chambre toi ?
-Tu devais pas nous faire un café ? »
Des mois ont passé.
J’ai ruminé.
Son livre, je l’ai pas acheté.
Fierté de merde.
Pendant ce temps, sur la blogosphère, tout le monde me tannait.
« Achète Ron, tu verras, c’est énorme. »
« Quoi ? Tu l’as pas ? Mais ma pauvre fille… »
« Si tu veux savoir écrire, commence par lire Ron. »
« Ron, je le kiffe. »
« Et n’oubliez pas d’acheter le livre de Ron. »
 
Tout le monde s’y est mis.
 
Et par un beau matin d’avril, la porte a grincé, s’est entrouverte.
Il est revenu. (« Tu te rappelles hein, le montage du panneau d’info des villes, trop fort, oui, il est trop fort ce Ron. »)
« Allez, je vais voir un peu, au moins ça, ce sera fait… »
 
J’y suis allée.
Premier texte, première révélation.
« Ptain, il a fait consultant médical pour Urgences, c’est dégueu tout pareil, regarde la jambe là, que si tu fumes trop, un matin, tu t’en aperçois pas et pouf, ta jambe, elle est morte.
-Et c’est ça Ron ?
-Noooon, ça, c’est une jambe morte. »
J’ai pas tout lu.
Juste j’y ai passé la nuit.
J’ai regardé partout.
Belle boutique.
Mais surtout, belle plume.
Happée par les mots.
La fluidité.
La simplicité apparente que tu t’embrouilles même pas dedans mais que quand-même tu peux plus bouger que les yeux pour lire, tant le reste du corps il moufte plus, de peur de te déconcentrer la tête de ce que tu lis et que tu te régales même pas, tu te fais péter la tête et le cœur tellement c’est bon.
L’humour juste un ton en dessous, mais que quand tu y es, en dessous, t’as intérêt à avoir fait pipi avant (« Là, place un terme médical, parle de Penilex, non pas de Penilex, t’es une fille hein, dis, t’en es bien une ? ») ou alors te coller un haricot que t’as piqué dans l’hôpital, quand t’as eu l’appendoc, que cette connasse d’infirmière d’au moins 110 kilos, elle te l’a collé sous la vulve, bien froid le truc, qu’elle a allumé les robinets du lavabo et de la baignoire et qu’elle t’a dit «  Là, ma fille, si tu pisses pas tussuite, je te jure, ça va chier, d’ailleurs, t’as fait tes gaz ? », devant ton père, ta mère, pas tes frères puisque t’en as pas et tes sœurs, et que le bonheur tu vois, ohoh, il y était moyen-moyen.
Donc, j’ai ri, mais qu’est-ce que j’ai ri.
Même que Copilote, il a fini par regarder en biais. Et qu’il a aimé.
Si.
« Tain, elle claque son interface. »
-Et la mienne, elle sent le surimi hein. »
 
J’ai aussi lu les commentaires, histoire de me mettre dans le bain des fans hystériques.
Evidemment j’ai été watt mille jalouse.
Dithyrambiques les commentateurs.
Mais il le vaut bien.
Alors je me suis inscrite.
J’ai merdé, comme de par hasard, pas tout compris comment on remplit tous bien les champs du formulaire.
Fatalement, j’ai floodé les commentaires.
Oué.
J’ai ramé.
« Il va me prendre pour celle qui se trompe pour de faux, qui vient poser sa petite pub pour son blog de merde, qui, au passage, genre je l’ai pas vue arriver comme un éléphant couvert de warnings, poste sa petite pub perso, à la va comme je te pousse.
Oué, mais si je dis rien, il va me virer, genre un commentateur qui sait pas remplir les champs et qui poste en anonyme, il va aimer moyen et me bannir à jamais pour les siècles des siècles.
Oué, mais si je dis…
-Si tu disais dans ta tête ?
-Mais tu comprends rien, c’est trop important là. »
 
Je devais absolument lui prouver mon admiration.
Lui fait comprendre mon coup de foudre.
Mais j’étais torturée.
Je connaissais pas le gars.
Avait-il pris le melon ?
N’avait-il plus besoin d’avoir à ses pages, une fan suspendue ?
Allait-il s’offusquer de mon omniprésence soudaine ?
Allais-je vraiment pouvoir clairement lui signifier tout simplement, loin du phénomène médiatique, que j’aime sa façon d’écrire, de décrire, de voir, de sentir et de faire sentir ?
 
Du temps a passé.
 
Aujourd’hui, je voulais parler de Ron, pensant que je serai guérie de complexe.
Il n’en est rien.
 
Comme depuis le premier jour, Ron, il me fait Chicka Wah Wah.
Mercredi 1 août 2007
par Mélina LOUPIA publié dans : Zette And The City
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