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Aussi loin que je me souvienne, la dernière fois que j’ai consulté un répertoire téléphonique en papier, c’était en farfouillant dans une brocante. Un de ces gadgets que l’on trouvait magique, logé sous le téléphone à cadran (celui que vos grand-mères habillaient de velours vert ou rose avec les franches pour les plus chics). Il suffisait d’appuyer sur une des lettres de l’alphabet pour que celui-ci s’ouvrît à la page exacte, tel un tiroir-caisse. Je me rappelle y avoir passé des heures, avant de vraiment découvrir l’outil de communication auquel il était rattaché.
Je dois également remonter loin dans mes souvenirs pour revoir l’image dans laquelle j’inscrivais des notes sur un agenda, notes étant en fait devoirs de classe sur mon agenda-cahier de textes. C’était au siècle dernier…
Idem pour les séances dédiées aux souvenirs de vacances et autres festivités figés sur papier glacé et soigneusement classés dans des albums aux couvertures  idylliques, fanées aujourd’hui par un voile épais de poussière.
Itou concernant les calendriers lunaires, ceux que je me fais extorquer par les différentes institutions soi-disant en mal de fluidités trouvent rapidement leurs places respectives, soit cale-meubles pour les télécommunications, éphémère tapis de souri pour les soldats du feu, sous-main pour les associations scolaires et autres clubs sportifs tout simplement destinés (je l’espère) au recyclage
Enfin, j’ai fait le deuil de tout bloc-notes ou calepins qui finissent inexorablement en réserve de découpage et éparpillés dans les chambrées des enfants. De toute façon, au moment précis où il faut y consigner un item de la plus haute importance, pas de trace de quoi écrire.
Papiers, crayons, paume de la main, calendriers, albums, pèle-mêle, tels étaient jadis nos aide-mémoires.
Aujourd’hui, voici venue l’ère de la mémoire virtuelle, j’entends celle des processeurs dont la cadence va crescendo, à l’aide de barrettes ajoutées.
Si par le plus grand des hasards, un humain de chair et de sang (vous) côtoie un congénère (elle, lui, eux), aussitôt chacun dégaine son calibre GSM pour y consigner son numéro d’appel dans un répertoire ciblé, selon la catégorie voulue : amis, travail, famille, patrie etc. L’entrevue réelle se ponctue par un inébranlable «  On s’appelle ! » mimé de loin avant l’ultime séparation charnelle.
C’est à l’aide de ce même téléphone qu’après avoir obtenu un rendez-vous médical ou informel, vous vous empresserez de déloger de votre sac ou poche le dernier assistant personnel, dernier cri et dernier bijou de technologie, afin d’y consigner les coordonnées temporelles et géographiques, le tout, soit à l’aide d’un stylet toujours efficace puisque sans encre ni mine cassée, soit par simple enregistrement vocal.
Le soir venu, vous lancerez un diaporama qui s’affichera directement sur l’écran toujours plus plat du plus en plus grand des petits écrans, diaporama monté savamment par son meilleur ami informaticien mettant en scène toute la petite bande qui se dorât la pilule à la Tranche sur Mer l’été passé. Cependant que vous profiterez de l’occasion de vous faire passer pour un magicien d’images pour transférer le contenu de votre assistant dans votre ordinateur. Deux précautions valent mieux qu’une…
Ce jour-là, le sentiment d’avoir oublié quelque chose qui vous échappe vous tiraille. En tous les cas, vous êtes d’une humeur de fille. Nul doute, vous êtes en train de passer à côté de la date de votre dernier cycle. La panique ne vous envahira pas l’esprit puisqu’instantanément, vous vous jetterez sur votre « reminder » téléchargé légalement et gratuitement sur votre « notebook ».Un simili-post-it s’affichera en flash animé sur votre écran avec la date présumée clignotant telle l’annonce du passage d’un train traversant la départementale car oui, les ordinateurs portable sont maintenant reliables à l’allume-cigare de votre véhicule qui vous aura averti à temps, grâce au GPS, ventousé sur le pare-brise, que vous étiez à « ça » de vous faire partager en deux, vous et votre « reminder ».Mais vous aviez la tête ailleurs, le cycle tout menstruellement perturbé que vous croyiez avoir. Ouf, pas d’achat de siège pour bébé ce mois-ci.
Après avoir tutoyé les anges de si près, vous serez ravie (puisque vous êtes une fille), d’arriver saine et sauve dans votre hyper préféré. Le caddie qui se prend pour un crabe violoniste, vous pratiquez le plongeon de votre main dans votre sac en bandoulière façon antivol, à la recherche de la liste des courses. Peine perdue, elle est restée sagement sur la table du salon, consignée au dos de l’enveloppe TIP de la facture du téléphone. Qu’à cela ne tienne, à côté de la place présumée de la dite liste, vous effleurez votre dictaphone dans la mémoire numérique duquel votre voix monocorde énumère les denrées manquantes à vos placards. De toute façon, le bloc notes ne rentrait pas dans le sac.
Et dire qu’un abandon de téléphone portable sur le plateau repas de la cafeteria rompt vos amitiés perdues.
Et dire qu’un seul formatage hâtif peut en un instant réduire vos souvenirs de vacances à néant.
Et dire qu’un lâché inopportun d’assistant personnel suffit à annuler tous vos rendez-vous de la plus haute importance.
Et dire qu’un train peut définitivement entraver vos espoirs de fécondité.
Et dire qu’un rechargement défectueux de piles introduit le jeûne forcé et l’art d’accommoder les restes.
Laissez passer les petits papiers, faites place à l’ère du sans papier et sans fil et bienvenue au royaume de la mémoire virtuelle ! Tous rassurés que nous sommes, nous nous demandons comment faisions-nous avant que ces mémoires en circuit imprimé ne viennent à l’aide de nos mémoires vives ? La réponse se situe dans nos mémoires. Vous l’aviez oublié ?
Jadis, on notait, on retenait, on matérialisait nos mémoires, on les entraînait, de façon à les développer et les stimulait.
Jadis, on avait toujours nos mémoires à l’affût du papier perdu, froissé ou de l’erreur de syntaxe.
Jadis, on faisait avec, même sans avoir le sans.
Aujourd’hui, on a enfin le prétexte parfait de ne pas avoir rappelé la meilleure amie du collège.
Aujourd’hui, on trouve la bonne excuse pour poser un lapin dodu à son dentiste.
Aujourd’hui, on se fait livrer sa ration hebdomadaire d’alimentaire en quelques clics.
On oublie qu’on peut oublier.
Car une mémoire virtuelle, ça n’oublie pas, c’est infaillible. Et si ça faillit, c’est sa faute, pas la nôtre.
Pourtant, s’il m’en souvient bien, il me semble que c’est bien moi qui mets en route ma mémoire virtuelle et en sommeil ma mémoire vive, non ?
Enfin, je ne sais pas, je ne sais plus, j’ai la mémoire vive qui flanche.

 

Jeudi 28 décembre 2006
par Mélina LOUPIA publié dans : Zette And The City
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