Si j'ai du mal à me souvenir du temps où je tapissais les murs de ma chambre avec les posters en papier glacé de mes plus grandes idoles, c'est tout simplement parce que je ne l'ai jamais fait.
Ma soeur aînée le faisait à ma place puisque solidarité économique obligeait à cette époque, nous partagions le même espace adolescent.
Et le fait que la nuit ait été un temps ma pire ennemie n'y est pas tout à fait pour grand-chose, on avait un appartement de fonction et il fallait se satisfaire d'une chambre qui jadis était un
bureau de secrétaires aigries.
Autant dire que l'espace n'était ni grand, ni propice à l'aménagement d'une chambre de fillette ou de femme en devenir.
Et c'est précisément l'ancienne vocation des lieux qui a poussé ma soeur déjà menstruée, acnéique et maquillée à l'époque, à réaliser ce genre d'ornement mural.
En effet, le haut de la porte était vitré. Vouant une adoration pour l'obscurité totale, et prenant de fait un malin plaisir à me faire trembler de peur au moment du coucher, elle avait décidé que
Kajagoogoo serait la star du moment idéale pour masquer le halo de lumière.
Seulement, bien que maxi format sur quatre pages, Limahl ne remplissait pas la surface requise.
Ainsi, elle a fait cohabiter le blond péroxydé avec
Chaka Kahn.
Oui mais voilà, c'est désormais le funk mythique de la jolie brune épicée débordait à présent du cadre ce qui gênait fortement ma tendance déjà marquée pour la maniaquerie.
Au risque de se faire dénoncer, et revendiquant son devoir d'exemple auprès de moi,
Karen Cheryl s'est désignée volontaire pour arrondir les angles et poursuivre l'entreprise de décoration.
Avez-vous déjà tenté d'égaliser la frange d'une tête à coiffer sans parvenir à la droite horizontale prévue initialement, et ne faire que de couper pour tenter de mettre la bulle au milieu du
niveau?
C'est ce qu'a fait ma soeur, en scotchant les posters les uns aux autres, sans aucune affinité particulière que celle de parvenir à l'alignement parfait... En bas des quatre murs.
Et comme si la colère sonore de ma mère était déjà prévue, et qu'elle savait que de toutes façons, les parents devaient se douter qu'elle fumait en cachette, elle décida finalement d'obtenir
l'absolution en sollicitant mon aide pour détapisser l'ensemble de l'oeuvre dont tous les droits étaient réservés à
Ok! et Podium.
C'était sans soupçonner le pouvoir ultra résistant de l'adhésif de l'époque, celle où le Scotch transparent et repositionnable n'existait pas.
Ainsi, non seulement avons-nous déchiré les vedettes une par une, mais encore le papier peint presque neuf qui les soutenait sans broncher.
Je me rappelle parfaitement les motifs, de petites fleurs bleues et grises sur fond damassé argenté, qui nous avait d'ailleurs donné bien du mal pour fixer durablement
Jean-Luc Lahaye à
Herbert Léonard.
Je me rappelle encore mieux le désespoir dans les yeux de ma mère lorsque debout dans l'encadrement de la porte, les bras ballant après s'être arraché les cheveux par poignées, ma soeur et moi
tentions de deviner si elle pleurait de rage ou de lassitude.
C'est le genre de catastrophe domestique et familiale à laquelle je pensais échapper pour plusieurs raisons, étant moi-même devenue productrice d'enfants.
Car le Scotch jaune, Ok, Podium et Karen Cheryl ont disparu dans les placards, pour le bien de tous.
Mais pas que.
Je dispose de trois enfants de type masculin et du coup très peu adepte d'affichage à paillettes.
Je n'ai jamais découpé, encollé et posé un lé de tapisserie de ma vie, puisqu'aussi loin que je me souvienne, la punition que ma mère nous avait infligée pour réparer les dégâts s'était
matérialisée par un refus de communiquer pendant moult jours. Et même si le silence peut paraître anodin d'une mère à sa fille ou inversement, celui de ma mère est redoutable. La preuve, je m'en
souviens.
En revanche, si mes garçons ne sont fans de rien mis à part de
World Of Warcraft,
Innoncent Life ou
Guitar Hero sur DS, et qu'il est quasiment impossible de placarder ce genre de preuve d'amour aux murs, ils aiment assez
dessiner et afficher leurs émotions inanimées un peu partout dans la maison, les chambres n'étant pas forcément l'endroit le plus visité du public admiratif, d'autant plus dans l'état de bordel
avancé dans lequel elles sont.
Afin d'éviter l'arrachage des dessins ainsi que le décollage des quatre couches de peintures sur plâtres effectuées par mes soins, l'avancée technologique et la plus grande papeterie du monde a
décidé de se rallier à ma cause en inventant la
Patafix.

Ces pastilles jaunes ou blanches se traitent avec les mêmes égards que de la vulgaire pâte à modeler, à la différence qu'elle colle, encore et encore, et se décolle de la même façon, sans
endommager les surfaces à coller ni celles encollées sans défense.
Quelle n'a pas été ma joie lors du premier achat de Patafix au sein de ma couvée!
Mon trio a sauté de joie et m'a serré dans ses six petits bras tremblants de bonheur et d'amour maternel.
"Trop fort t'as acheté de la Patafix, t'es vraiment la meilleure du monde de la colle maman.
-Si vous saviez comme mamie aurait aimé avoir de la Patafix quand on était petites avec tatie Flo.
-On peut lui en acheter à mamie si tu veux."
Ainsi et pendant quelques mois, je prenais un grand plaisir à interchanger les lieux d'expositions et vernissages de mes Picasso.
Peu importait l'endroit, une seule petite pression, le moindre tirage sur un coin de papier suffisait à coller ou décoller les toiles.
L'affaire était devenue presqu'un jeu entre nous.
Jusqu'au jour où le stock de l'or jaune a diminué soudainement.
Alors que mon aîné cherchait à tout prix une boulette pour fixer la réplique de
Son Goku qu'il venait de mettre plus de quatre jour à réaliser sans trucages, impossible de mettre la main sur la moindre crotte de Patafix.
Après avoir retourné la maison, c'est Arnaud qui a fini par se décroiser les bras de honte et passer à table.
"En fait... En fait, non mais c'est parce que je pouvais pas faire autrement aussi, mais sinon, je te jure que je m'en achèterai avec mon argent que tu me donnes, et que même pour mes frères et
qu'on en aura tout un tiroir aussi. et...
-Où est le paquet neuf de quatre-vingt pastilles de Patafix, Arnaud?
-Ouais, dis à maman qu'on rigole.
-Tais-toi Nicolas, sinon,tu riras tout seul.
-Mais en fait, tu vois, l'autre jour, je jouais aux Legos dans le bain et le casque du Légo motard a disparu avec la tête dans le trou de la baignoire, ça allait trop vite la tornade d'eau. Alors
l'autre jour d'après, j'avais envie qu'il fasse de la moto, mais sans tête, c'était pas possible.
-Et sans casque surtout, tu sais que c'est interdit.
-Ebé voilà, alors comme je trouvais pas d'autre tête ou de casque, j'en ai fabriqué avec la Patafix. J'ai dessiné dessus la tête du motard avec le casque et tout.
-Oui, mais ton motard, il a pas une tête de quatre-vingt pastilles de Patafix si? Ou alors, il faut le faire tourner dans les foires.
-Nooooooooon, mais non, mais finalement, j'ai trouvé que je l'avais réussi, alors j'ai pris les Playmobils aussi, tous, et je leur ai faits de nouvelles têtes et aussi mes animaux en bois, pareil
tu vois, viens voir."
Effectivement, j'ai préféré conclure que cet enfant, las de voir toujours les mêmes têtes à la maison, avait préféré les changer tout seul plutôt que de me faire le caprice de lui acheter d'autres
jouets.
C'était ça ou déplier un sac poubelle spécial gravas et d'enfourner le contenu de la chambre, excepté le mobilier et l'enfant, encore en très bon état.
Et ce matin, alors que son père promet à Arnaud que non, il n'oubliera pas de lui acheter de la Patafix, je mets à jour la réserve secrète, comme je cherchais la seule boite en plastique dont
j'avais encore le couvercle correspondant.
Dans laquelle gisait depuis probablement des mois une boule d'au moins cinq cents grammes de Patafix.
Prête à l'emploi à l'époque où elle y avait été enfermée.
Malgré tous mes efforts de retour à la vie humide, maints massages humides et malaxages sous mes pieds, je n'ai pas pu redonner une consistance de circonstance à cette crotte de nez géante.
Elle restera sèche.
Je me suis promis de ne pas lui donner l'achat que son père lui a promis, mais plutôt le cadavre de celle qu'il a lâchement abandonné.
Car il n'y a pas que les chiens qu'on jette au bord de la route l'été.
Il y a aussi les boules de
Patafix.
J'aime-J'aime PaZette.