Que celui ou celle ou les deux qui n'a jamais pratiqué des fouilles approfondies dans sa mémoire pour en tirer LE mot, le nom, le prénom ou quoi que ce soit qu'il a sur le bout de la langue depuis
des heures en faisant chier monumentalement l'entourage me trolle immédiatement ce blog.
...
J'attends.
...
Je suis pas très patiente, donc je considère que tout le monde se dit haut et fort ou bas et doucement " oh putain mais oui, si tu savais, moi, tant que j'ai pas trouvé, je dors pas, je m'enfonce
dans un alcoolisme mondain, je me drogue, je vide le frigo, j'appelle les voisins à l'aide et j'alerte la Brigade de recherches. Et toi, comment tu fais?"
Moi, j'appelle les copains d'avant pardi.
Enfin là, pour le coup, c'est eux qui sont venus à moi.
Un plus particulièrement.
Alors même que le sujet n'allait pas s'y prêter, puisqu'il s'agissait que je le guide au travers des méandres de
Facebook, voilà que soudain, sans crier gare, arrive la question qui tue la soirée.
"Tu te rappelles de Truc-Machin?
-Oui.
-Et de son prénom, hein, tu t'en rappelles de son prénom?
-Isabelle non?
-...
-Non, t'as raison, Isabelle, c'est la soeur de sa meilleure amie Rachel.
-Oui, parce qu'il me semble que Truc-Machin, elle avait un prénom plus... Exotique.
-Je me rappelle juste qu'elle était fan de
Mafalda."
Nous voilà sans encore le savoir embarqués sur une fausse piste, et par ma faute. Mais pour l'heure, nous ne le savons pas. De Marseille.
Afin de raviver les couleurs des souvenirs de cette époque finalement foutrement lointaine, me voilà à tourner, virer dans les dédales de
Copainsdavant.com.
"J'y suis déjà allée, j'ai fait toutes les écoles, les collèges et les lycées, je l'ai pas trouvée.
-Putain elle est pas morte au moins?
-N'empêche elle a quand-même un prénom.
-Je cherche les photos, peut-être en voyant sa tête, son prénom me sortira spontanément de la bouche, par association d'images.
-Soyons pratiques plutôt.
-Oui, t'as raison Louison, alors, on était en 4ème2 et elle, je me rappelle qu'elle était en 7, puisqu'elle sortait avec Laurent qui était dans notre classe et qui matait tout le temps l'emploi du
temps des 7 pour aller la choper à la sortie des cours. Je vais mater les photos du collège. Je vais ratisser large, je vais partir de la 6ème à la 3ème.
-Y a 104 photos, des doublons et des complètement floues, bon courage.
-Pendant ce temps, fais des requêtes Google.
-Attends, j'épluche les pages jaunes."
C'est dire si nous formions l'équipe de choc d'investigations généalogiques ou d'huissiers en manque de devises dues par un mauvais payeur au SMIC.
Au bout de deux heures, chacun vient à la rencontre de l'autre.
"Alors?
-Mal de tête. Et toi?
-Le dos en miettes.
-Rien trouvé?
-Queutchi, évidemment, sur les 104 photos, pas une de la 4ème 7 et pas un seul cliché de notre quidame.
-Quelqu'un nous en veut, c'est sûr, dans les pages jaunes, j'ai dû trouver tout son arbre, mais pas elle.
-Elle avait pas des frères et soeurs au collège?
-Peut-être, mais pas un qui a été foutu de s'inscrire.
-Putain mais Facebook bordel, c'est pas fait pour les Yorks!"
Et chacun se renferme dans son mutisme telle l'huître dans sa coquille afin de fabriquer sa perle.
J'étais sur le point de me fendre le crâne en deux, armée de ma pince à épiler pour en extraire les souvenirs les moins accessibles de cette époque quand soudain, une lueur d'espoir, associée à la
surbrillance de l'écran de l'ordinateur, me fait hurler.
"PUTAIN CAROLE!
-Non, c'est pas Carole, ça le fait pas avec son nom, ça me parle pas.
-Non, Carole, elle, elle doit s'en rappeler, me semble bien qu'elles étaient pas franchement proches, une sale histoire à cause de Laurent.
-Ah oui je m'en souviens, putain la merde oui.
-Bouge pas, elle est connectée, je vais la sonner.
-Si tu veux bien, je vais bouger pour aller fumer sur le balcon, j'en peux plus là.
-Prends une aspirine aussi."
Par bonheur, Carole était connectée.
Et disponible, comme elle l'avait été pendant nos quatre années passées côte à côte.
" Carole?
-Bon anniversaire!
-Oui, merci, et bonne année, excuse-moi de te demander pardon, mais là, avec Jo, on a besoin de toi, c'est urgent, si tu nous aide pas, on va tout démonter dans l'Internet.
-Attends, je suis au phone."
Estimant la conversation écourtée sous peu, je profite de la relâche pour aller vider le sèche-linge et plier les fringues.
Ce que ne se faisant pas, étant donné que le bouton "Marche/Arrêt" de l'appareil avait décidé de ne plus officier dans ses fonctions.
Je prends alors sur moi pour ne déranger personne dans la maison, en effet, une instance
Wowesque était en cours et
malheur à la mère de famille qui s'aventure à demander de l'aide à son guerrier, troll, mage ou autre tapette peuplant ce jeu abrutissant.
Je débusque un vieux bidon, le remplis d'eau gelée, et le place à distance idéale du sèche-linge gréviste de façon à ce que le manche à balai que je viens de péter en deux se loge et bloque le
bouton en marche forcée.
Une heure après donc, je reviens à la recherche du temps perdu.
"Carole?
-Oui, je t'écoute, mais fissa, il est tard et je suis nase.
-Tu te rappelles de Truc-Machin?
-Cette pute d'Isabelle? Oui, très bien.
-Non oui, c'est ce qu'on pensait avec Jo, mais en même temps, c'est aussi le prénom de la soeur de Rachel, avec qui elle traînait tout le temps. Et on pensait à un prénom étranger, je sais pas
pourquoi, genre Manuela.
-Non, cette salope était fan de Mafalda alors tout le monde l'appelait la portugaise, mais elle s'appelle Isabelle, c'était moins érotique tu vois, alors elle aimait qu'on l'appelle Mafalda, cette
radasse."
Visiblement, elle n'avait ni oublié son prénom, ni ce qu'il lui évoquait encore comme souvenirs de collège, ce temps merveilleux de l'insouciance.
Soulagée d'un énorme poids comme après avoir libéré Nelson et sortant du trône en conquérante, j'allais conter mon aventure à mon druide qui s'octroyait une pause méritée, après avoir quêté ses
bottes toute la soirée.
"Ebé putain, pour retrouver le prénom de quelqu'un qu'était même pas dans ta classe, franchement, faut avoir que ça à foutre.
-N'empêche, je suis soulagée, j'aime pas ne pas trouver un truc quand je l'ai sur le bout de la langue.
-T'aurais pu me demander, je serais allé le chercher, le truc.
-Oh dis-donc hein bon.
-En tous cas, tant que tu me fais pas le coup de Montaigne et La Boétie, moi, tu peux chercher des heures."
Et il s'en souvenait.
Remarque, moi aussi.
C'était un soir comme celui-ci, il y a quelques grossesses de ça où je tricotais un bout de layette que j'allais abandonner comme les huit autres, juste avant d'entamer les augmentations pénibles
des emmanchures.
La télé crachait déjà ses émissions de variétés déguisées en tournée promotionnelles de certains artistes passés sur le retour qui allait s'avérer raté quand soudain, j'entends parler d'une
chanteuse qu'on n'allait pas pouvoir dépoussiérer pour l'occasion puisque disparue de la surface déjà craquelée du PAF. Il s'agissait de
Claudia Philips.
"Oh putain chéri tu te rappelles de cette chanson?
-Non, je me rappelle que de la fille, tankée comme une arbalète, et que je me serais bien retournée contre un mur dans une ruelle sombre.
-Elle était super sa chanson, quel souci, Montaigne et la...
-...Me demande pas à moi, je sais déjà plus qu'est-ce qu'on a chanté pour la pièce montée de notre mariage le week-end dernier.
-Putain Montaigne et...?"
Je laisse là mes aiguilles, ma pelote et mon mari tout neuf alors à ses fantasmes à paillettes pour aller chercher ce que ma mémoire avait foutu dans un tiroir dont la clé est au fond d'un puits à
souvenirs.
Enceinte toute neuve également, je préférais, par mesure de précaution, m'allonger sur mon lit dans le noir et le silence total pour ne pas provoquer des interférences dans mon cerveau, qui avait
enclenché le turbo.
"Montaigne et.... Montaigne et...
-Montaigne et tu dors, tu fais chier là, avec tes trucs à chercher à la Bernard-mon-oncle, on s'en tape de Montaigne et."
"LA BOETIE! MONTAIGNE ET LA BOETIE! Quel souci,
Montaigne et La Boétie!"
Tels sont les deux mots manquants qui sont sortis en courant de ma bouche, suivis d'un grand fracas à ma gauche.
Mon cri avait remis en éveil le corps tout chaud de mon cher et tendre, le faisant sursauter au point de le faire se crouter contre l'angle du bureau, lequel n'étant qu'une simple porte posée sur
deux tréteaux, lesquels n'ayant pas résisté au choc de la tête contre la planche et ayant marqué un léger recul, faisant basculer le bois, qui a atterri à nouveau sur la tête de ma moitié, cette
dernière arrivée par terre avant la porte-bureau.
Aucun risque alors à ce qu'il ne se souvienne pas.
J'aime-J'aime PaZette.