Ah ça, cette
épidémie de gastro, on peut pas dire qu'elle aura épargné grand-monde.
Déjà pour que je me la chope, entre autres joyeusetés abdominales du moment, faut vraiment qu'elle ait envie de faire chier les gens, cette épidémie.
Oui car en théorie, la gastro, elle passe jamais par moi, c'est trop difficile pour elle.
Elle abandonne au premier noeud dans l'intestin grêle.
"Ok, on se casse, y a déjà trop de monde en transit là, ça bouchonne, on reviendra quand les heures de bureau seront passées."
Donc.
Pourtant, depuis samedi, j'en chie des cordes à linge.
Ce qui me rassure, c'est que je suis loin d'être
la seule.
By the way, depuis quelques jours,
Momo, il a pas ce qu'on pourrait appeler la forme olympique.
Voilà quelques jours que plus il bouffe sa pâtée, sous nos yeux encourageants dans le cellier, plus ses côtes et sa colonne vertébrale se dessinent sous son pelage siamois.
Plus il démoule dans la litière, plus il en fout à côté, et plus il gratte pour recouvrir son cake, plus le geste atteint l'opposé de sa cible.
Ainsi fait, la litière bien vidée, exceptée la bouse qui, ravie, fait l'étoile à même le fond en plastique, il considère que ça, c'est fait, et, toutes griffes dehors de les avoir trop utilisées
dans sa période
Fight Club, il se barre lentement vers le salon, comme perché sur des talons aiguilles.
Le lendemain matin, en principe, je le retrouve indécis, entre le salon et la salle à manger.
Dès qu'il me voit, il tente de rassembler ses deux yeux dans les bonnes orbites et me fixe, comme pour me demander son chemin.
Je le téléporte sur le canapé, duquel il ne s'étire qu'à l'heure où son maître d'hôtel fait fumer l'ouvre-boite.
En gros, je crois bien que Momo, il a une gastro.
Comme moi aussi, et comme le reste de la maisonnée a bien trouvé le moyen de faire friser l'interdit bancaire à la CNAM, me voilà toute investie de la mission de sauver toutes nos vies quand
j'arrive à la pharmacie.
"Bonjour, avant tout, j'ai très mal à la tête, et comme je dois conduire, il me faut quelque chose de rapide et sans eau.
-J'ai ce qu'il vous faut, effervescent ou pas?
-Effervescent s'il vous plaît, l'autre est dégueulasse, on finit par croquer le paracétamol à la fin et on vomit dans la boite à gants, c'est bête.
-Je vous préviens, ça va piquer un peu, mais c'est à l'orange.
-Ok, même pas peur."
Elle me tend la boite et j'explose le carton pour m'enfiler un comprimé de la taille d'une pièce d'1€, donc a priori totalement inoffensif. Je colle le truc sur ma langue.
Immédiatement, j'ai huit ans et je suis dans la cour de récré en train de bouffer une sucette trempée dans une sachet de poudre qui pique et qui explose dans la bouche.
Je me mets fortement à douter sur la compétence et l'authenticité du dîplome de Docteur en pharmacie de la dame lorsque des milliards de petites bulles envahissent immédiatement ma langue, mes
dents, mes babines, mes amygdales, ma glotte, mon nez, mes yeux.
C'est clair, je suis effervescente.
Un vrai tube d'Efferalgan.
Prête pour le casting de la pub.
Et c'est ce moment précis qu'a choisi l'apothicaire en jarretelles pour me poser la question de boutique.
"C'est tout ce qu'il vous fallait?"
Non, c'était pas tout ce qu'il me fallait non.
Alors soit on lui explosait littéralement à la figure, mes micro-bulles, mes oranges en tube et moi, soit je la lui jouais Pictionnary Junior.
Mais comment mimer un chat qui a la chiasse?
Lui cracher à la figure alors qu'elle avait tout de même réussi à me faire sauter la baramine que j'avais dans le crâne, ça me paraissait peu reconnaissant.
J'ai donc attendu, me suis écartée de la caisse pour laisser passer la vieille peau maquillée jusque dans ses cheveux violets dont je n'arrivais pas à distinguer si c'était la gueule de son caniche
abricot qui refoulait du goulot ou la sienne, et la dame en blouse blanche a avalé son fou-rire et a tout compris.
Pendant que je me dissolvais peu à peu, échouée, au rayon des incontinentes, dans l'ombre sans éclairage, je me remémorais tout ce que la maison n'aurait pas à compter dans son inventaire
imminent.
"C'est passé?
-Roui, j'avale encore deux ou trois litres de salive et je viens!"
Je la fais papillonner dans ses étagères, à gauche pour les anti-dépresseurs, à droite pour la bande étirable, en haut pour la pommade antibiotique, en bas pour l'ibuprofène, cette année-là.
"Voilà, c'est tout?
-Non, en fait, les bubulles, elles ont réveillé une vieille gerçure là, regardez et là, ça me brûle.
-Ok j'ai ce qu'il vous faut, mais rassurez-vous, ça pique pas, au contraire.
-Mais je vais pas mettre le stick dans la bouche tout de même?
-Naaaaaaaaaaaaaaan! SUR les lèvres! Hihi.
-Ouf."
Cinq Euros cinquante cents après, nous voilà au bord d'aborder la requête ardue.
C'est qu'il fallait annoncer à une dame certainement de bonne famille que mon chat sans couilles, vieux, pas vacciné avait la chiasse et probablement des vers au cul.
Le tout avec un mal de crâne qui pouvait intervenir dans la conversation à tout moment et une gerçure qui ne demandait qu'une bonne vieille blague pour m'éventrer la gueule.
Fallait donc la jouer fine.
Fallait même la feinter.
Mais avant tout, je devais limiter l'espace personnel entre elle et moi.
De façon à ce qu'aucune momie à la retraite et son bâtard ne viennent se mêler de la santé gastrique de mon chat.
"Voilà, je voulais vous demander, je sais que vous n'êtes pas vétérinaire, mais tout de même, vous vendez des produits pour les chats donc...
-Oui?
-Oui donc voilà j'ai un chat, enfin j'en ai cinq mais là, c'est pour le chat, enfin pour la moitié d'un, vous comprenez, y a bien longtemps qu'il n'a pas, enfin vous voyez quoi, taktak, panpan.
-Oui il est coupé donc et?
-Voilà c'est le mot que je cherchais. Mais là n'est pas le problème, on a évité qu'il ne sorte pendant la neige pour que le papier ne colle au bonbon et c'est tout. Là, en fait, depuis quelques
temps, il dévore et maigrit. Alors je me demandais si...
-Oh bé alors il doit avoir un beau vers solitaire ce charmant monsieur à moustache!
-Il s'appelle Maurice.
-Bon et quand il fait caca Maurice, c'est comment?
-C'est...Vous voyez quand on arrive à la fin d'une bouteille de Ketchup? Bé voilà, pareil, appel d'air.
-Oui mais la consistance?
-Mayonnaise à la moutarde?
-Ok je vois et ça bouge?
-Si par s'étaler, vous entendez bouger, oui alors ça bouge.
-Est-ce que ça grouille?
-On sait pas, on dégage dès qu'il dégaze, sinon on perd nos nez.
-Ah alors on va lui trouver un bon vermifuge à Maurice. Al-lons, voy-ons un peu ce que j'ai... Ah mince, j'ai plus de gel à mettre sur les pattes, j'ai que des comprimés. Alors va falloir lui
bloquer les pattes au petit Maurice et bien le lui mettre au fond. Ok?
-Ok. On va lui mettre bien profond. En l'attachant.
-Voilà en tout, ça fait vingt Euros tous ronds!
-Voilà, merci, au revoir!
-Au revoir."
J'ai juste la présence d'esprit de faire basculer mes lunettes de mon crâne à nouveau dans un état de mise en étau jusque sur mon nez avant d'affronter dix paires d'yeux et autant d'oreilles, dont
certaines avec l'ampli
du sonotone à fond, qui visiblement avaient un chat
castré qui avait des vers. Ou pas, mais dont la castration et les vers devaient raviver de vieux souvenirs.
Sur quoi, j'ai sauté dans ma voiture et me suis empressée d'aller faire la queue au tabac comme à peu près six milliards de fumeurs qui attendaient patiemment comme moi que le terminal de cartes
bancaires trouve une employée assez vive d'esprit capable de deviner qu'il fallait le brancher pour qu'il nous débitât.
Je suis rentrée avec un putain de mal de crâne.
Et la chiasse, bien entendu.
J'aime-J'aime PaZette.