Toujours à cours d’argent comme il se doit, j’avais décidé de rendre mon pouvoir d’achat érectile et j’invite ma joyeuse tribu à se rendre compte par elle-même qu’il n’y a pas de petit profit.
Ce samedi-là, fait exceptionnel dans la vie d’un salarié de base et du secteur privé, y compris de week-end, mon copilote a revêtu pour la journée un pull-over en coton tissé, un pantalon en toile de Nîmes, et accepte de nous accompagner à Carcassonne. J’y avais déniché, lors de mes feuilletages avides de prospectus glacés et colorés, l’ouverture du dernier casseur de prix à vocation alimentaire, dans la zone commerciale.
Consciente du jour chaud pour le commerce et à tendance agoraphobe, je propose à mes copropriétaires hypothécaires de patienter une partie de la journée.
Je leur explique qu’en effet, notre vielle Dame Carcass se voit chaque samedi assaillie à nouveau d’une pléthore de touristes endimanchés, lunettés, appareillés et surtout affichant une devise fortement monnayée.
Après quelques pamoisons internationales déclenchant autant de clichés du chemin des lices, du théâtre et des douves, ils se sentent l’âme commercialement extérieure et font profiter nos petits ouvriers de leurs gros deniers.
Ainsi migrent-ils naturellement vers la zone commerciale afin d’y dénicher les trésors culinaires de notre terroir. De cassoulets en digestion olfactive et rotatoire, de Châteaux en Domaines cuvés et de chéquiers effeuillés en carte bancaire débitée, ils se retrouvent sur le chemin du retour alors que nous investissons les lieux.
Une fois n’est pas coutume, comme j’avais équilibré mon budget ainsi que la consommation de mon doux foyer, il s’était écoulé un mois, jour pour jour, avant que les placards et les ventres ne criassent famine. Etant donné le volume estimé en sac réutilisable, je pense plus sage de prendre ma Cariolette afin de pouvoir contenir suffisamment de contenants ainsi que les futurs conteneurs des contenus que j’avais consignés dans une liste à la calligraphie appliquée et immaculée de ratures.
Je cède toutefois le volant à mon copilote, ravie à l’idée de baguenauder dans les paysages variables que nous offre le serpent de départementale défoncée menant jusqu’à la sustentation.
J’ouvre les deux battants arrière et la progéniture à trois têtes s’empresse de s’engouffrer dans le coffre utilitaire, excités à l’idée de pouvoir à loisir souiller le bas de caisse de boue et de rebondir de part et d’autre de la carrosserie sous le coup des nids de poule.
Nous bouclons nos deux ceintures et bravons les interdits sécuritaires en laissant les enfants libres de leurs faits et gestes sans être saucissonnés et étranglés. Nous sommes des parents indignes, mais nous le revendiquons.
Quoi qu’il en soit, nous arrivons sains et saufs à l’entrée du sens giratoire où millionnaires chargés cèdent la priorité aux prolétaires affamés.
J’ironise même sur ce curieux manège alors que nous précédons un de ces nantis qui allait s’engager pour un tour gratuit. « Tiens, encore un de ces richards de patrons pas de chez nous qui s’est planté, ah on fait son malin avec sa grosse Merco et son G.P.S, mais on fait moins son fier quand ça fait quatre fois qu’on fait le tour du rond-point. ».
Je n’ai pas le temps de faire constater aux enfants qu’il ne suffit pas d’être imposable sur la fortune pour se retrouver complètement paumé en pleine zone que mon joli minois vient embrasser avec fougue le tableau de bord, faisant voltiger mon bob en coton bleuté.
« Je l’ai pas vu venir ce gros con, ça va ? Tout le monde va bien derrière ? Tata Yoyo ? Tu es toujours là sous ton chapeau ? »
Je fais l’appel à l’arrière, j’entends un trio me répondre « Trop marrant, papa a défoncé le cul de la Merco d’un gros con de patron ! »
Par chance, aucune perte humaine n’est à déplorer et nous n’avions heureusement pas encore fait nos emplettes alimentaires, donc ni de vaisselle cassée, ni d’œufs fêlés, seuls les cageots que j’avais promis de donner à une de mes relations rurales à des fins combustibles pour barbecues festifs étaient éparpillés et n’avaient pas endommagé les épidermes infantiles. La couverture que je garde toujours à l’arrière en cas de coup de fatigue lors d’une de ces soirées dont seuls les gens du Sud ont le secret, avait amorti bien des chocs, y compris ceux de la caisse à outils.
La voiture n’avait pu répondre au pilage sauvage de notre prédécesseur, alors que mon copilote chevronné maintenait pourtant la distance de sécurité.
A mesure que nous constations l’ampleur des dégâts qu’avaient causés le pare-choc efficace de notre véhicule sur la tôle cirée et résinée du fondement teuton, complet-cravate-mocassin en daim extirpait au bas mot quatre-vingt kilos de chair aigrie.
Prudente, je préfère rester à l’abri des écarts de langage potentiels et m’empresse de donner à mon copilote éploré une gourmandise anisée, l’ail frotté contre le saladier pour assaisonner les premières laitues de notre potager pourrait faire naître des pulsions meurtrières pour un nanti non averti.
« T’inquiète, on va rigoler un peu, je vais faire mon rural. ».
J’essaye en vain de lire sur leurs lèvres et déchiffrer les moulins que faisaient leurs bras. Je comprends, en voyant mon copilote souriant revenir sur ses pas que nous n’allions pas fausser les statistiques routières du week-end plus longtemps.
Afin de ne pas pousser le bouchon trop loin dans la zone, les deux conducteurs se sont mis d’accord.
Nous ferions le constat chez nous, entre adultes consentants.
Alors qu’il faisait demi-tour avec le petit doigt, j’aperçois à la place du mort une petite silhouette presque effacée, tant enfoncée dans le cuir généreux d’un siège Baquet.
Le cliché du petit patron qui emmène sa fidèle secrétaire en escapade coquine loin du bureau m’apparaît comme une évidence mais je le garde pour moi, les enfants sont en train de demander les détails croustillants de la conversation à leur père qui crache son bonbon à l’anis.
Quelques encablures défoncées plus tard, nous les invitons à sortir de leur véhicule accidenté et les prévenons que la pluie incessante mais salvatrice avaient quelque peu détrempé l’argile de notre moitié d’hectare, jadis hôtesse généreuse de ceps de vigne.
« Prenez soin de bien marcher sur les dalles, avec vos talons aiguille mademoiselle, l’an dernier, une belle allemande concurrente de la vôtre s’est embourbée jusqu’aux jupes et nous avons dû faire appel au tracteur du voisin pour la tirer de ce mauvais pas. Quant à vous, monsieur, je crains qu’il ne faille brosser le daim avec une gomme douce, je m’en chargerai plus tard, j’ai tout le nécessaire, bien rangé dans le placard à chaussures. »
Jouant de son complexe de supériorité hiérarchique, il se fait sourd de mes recommandations et ruine sa paire en peau retournée dans une flaque, éclaboussant au passage le bas de son pantalon ajusté sur mesures à l’entrejambe.
J’étouffe de mes mains les rires des enfants et les prie d’aller jouer dans leurs chambrées.
Ils pénètrent le hall d’entrée et je les prie de bien vouloir me confier leurs effets et d’avoir l’obligeance de faire de même avec leurs petits souliers, mon intérieur est impeccable. Habiter la campagne n’exclue pas de l’amener avec soi derrière sa porte. A fortiori pour les nantis.
Pendant que mon copilote s’affaire dans son antre quelque peu désordonnée en raison des dernières pièces détachées commandées à des fins amélioratrices pour les ordinateurs personnels des enfants, j’observe le couple interdit.
Je pense qu’après s’être horrifiés du vieux salon de jardin au plastique cuit par le soleil, avoir feint de tourner de l’œil de voir la carcasse du motoculteur s’oxyder sous l’effet de la pluie fine et joint leurs mains en levant les yeux au cieux, en trébuchant sur la bêche qu’une averse de grêle nous avait obligés à les abandonner la le matin même, alors que nous cueillions la laitue, ils s’attendent à ce que nos cent-cinquante mètres carrés sous la toiture soit le reflet de l’extérieur.
Alors que ce désordre jardinier n’attend plus que le passage mensuel des encombrants pour être recyclé et leur départ pour être remisé dans le cabanon à outils.
Alors tous leurs sens sont en émois.
Ils traquent l’odeur de graillon.
Ils cherchent les moutons sur le carrelage.
Ils observent les finitions des meubles simples, mais massifs, malgré la ristourne légale allouée aux salariés de l’enseigne dont est salarié le causeur de tort du jour, tout affairé à trouver un constat d’accident.
Ils sont à l’affût de la moindre faute de goût mobilière et alimentaire. Je me gausse doucement. La veille, j’avais dépanné ma voisine adepte des conserves de graisse de canard en manque de gaz et j’avais omis de débarrasser le plan de travail de cette couche adipeuse. Je me dis qu’elle n’avait d’égal que la bouée de sauvetage qui dépassait de la ceinture en cuir et à boucle au D dorée de notre touriste argenté. Détail physique qui trahissait un passé de bon vivant et de pique assiette dans des soirées mondaines, à la traque de la poule de luxe hors de portée de ses bourses.
Je constate que la poupée gonflée de silicone de basse facture qui lui sert d’attaché case tant elle lui colle le flan et lui serre le poignet s’attarde, quant à elle, sur les deniers cageots que j’avais empilés mais que je n’avais pas eu la place de charger à l’arrière de ma Cariolette.
Enfin, avant de les faire pénétrer le salon, où deux cafés torréfiés les attendaient, ils ne purent s’empêcher d’exorbiter leurs mirettes sur le transit des meubles ne nous appartenant pas et destinés à la vente d’occasion et dont le revenu servirait à agrémenter le séjour linguistique en Allemagne de notre aîné.
Alors que le précieux document était sur le point d’être cosigné, la petite voie de la secrétaire murmure à mon oreille qu’elle ne serait pas « contre un petit alcool local dont vous autres avez le secret, c’est que toutes ces émotions ont failli me faire péter le lifting que amour m’a offert le mois dernier ».
Comme je constate que les tasses étaient pleines et leurs contenus froids, je m’empresse de satisfaire les désirs spiritueux de mes convives et leur déniche ma dernière cuvée personnelle, fabriquée avec le fruit de ma vendange...
Nous échangeons quelques banalités d’usage, ne nous connaissant ni des lèvres, ni des dents et c’est maintenant au tour du grand manitou en chaussettes et au pantalon retourné d’émettre une suggestion. Il veut faire pleurer le colosse.
Comme mon cher et tendre était en train de remplir les dernières formalités, en compagnie des assurances respectives et qu’une conversation de filles s’était établie entre la moitié féminine l’adultère et moi, je lui indique simplement les petits lieux.
Il s’en revient, tout penaud comme un syndiqué incompris contraint de reprendre la chaîne. Il n’avait pas trouvé la porte des commodités.
Je me lève en même temps que mon copilote qui se proposait de le conduire.
La peroxydée plastifiée m’emboite le pas, toute affolée à l’idée de se retrouver seule dans mon salon, confrontée à l’écho de son propre vide cérébral.
Elle me susurre à nouveau au lobe qu’elle aimerait tant avoir des enfants à elle avec chouchou, rien que pour le plaisir de les élever comme les miens. Mon instinct féminin comprend le message et je lui offre une visite gratuite du reste de ma villa.
Le petit chef craint alors sans doute que je ne la convertisse à la maternité et nous file le train, fin comme du gros sel. Il semblerait qu’il soit plus à l’aise en la sachant à califourchon sur son siège de ministre ou docile sous son bureau qu’en terrain familial.
Nous les faisons entrer tour à tour dans toutes les chambres rangées, à l’exception des ordinateurs filiaux éventrés en attente d’une mise à jour paternelle. Les enfants ne bronchent pas, comme à leur habitude, surtout après les discrètes menaces que je leur avais faites, sur le chemin du retour, leur interdisant de demander à la dame pourquoi elle avait de si gros nichons, s’ils étaient vrais et aussi pourquoi le gros monsieur n’enlevait pas ses lunettes de soleil immondes, même estampillées et combien avait coûté la Merco, s’ils avaient perdus leurs alliances à l’hôtel, si ça emplâtrait bien un connard de patron.
La visite guidée terminée, les hommes refont un point sur la situation et le papier, se serrent poliment la main.
La dinde flambée aux U.V me saute littéralement à la gorge pour me refiler son excédent de brillant à lèvres dont elle sait qu’elle n’en tâchera pas le col amidonné du costard du richard.
Les poussins arrivent au son de la porte qui s’ouvre, exécute leur plus beau salut de leurs petites mains blanches et nous regardons s’éloigner le couple hors la loi, elle les yeux rivés sur ses pas, évitant la gadoue, lui la soutenant par le bras, comme traînant un sale gosse qui vient de faire une bêtise. Il tente de rester digne, de tenir un rang dont lui seul connait les règles et les codes, défroisse d’un revers sec de sa main libre les plis boueux de son pantalon en fil d’écosse et resserre le nœud de sa cravate en soie.
Le coupable tandem s’insère dans la berline qui a maintenant l’aspect d’un coupé tchèque.
Elle baisse le miroir de courtoisie, se refait le chignon, se ravale la façade et boucle sa ceinture.
Il passe sa main droite derrière l’appuie-tête de la greluche, et entreprend une marche-arrière pompeuse.
Il s’embourbe.
La première vitesse hurle, les roues fument, il lève la main en signe de maîtrise totale de la situation.
La teutonne cède sous ses ardeurs et finit par avancer, dans un nuage d’échappement catalysé et de gomme brûlée.
« On a bien fait dis, de leur promettre de rester en contact ? Hein ? »
« Oui, on a bien fait, c’est clair qu’avec ce qu’ils ont vu et cru, ils sont pas prêts de venir nous ruiner la journée avec leur putain de Merco. Tu vois, avec tout ça, je suis bien content de pas être un gros con de patron, obligé de sauter un boudin à cinq cent bornes de chez moi.
Allez on rentre, on va faire un Trivial avec les mômes»
Nous rentrons enlacés, heureux de notre vie simple en notre campagne sympathique.
Mais les courses n’étaient pas faites, l’après-midi était sur le point de se terminer, le week-end n’étais pas terminé alors que j’aurais bien voulu l’oublier.
Postscriptum : Mon doux client mail vient de m’avertir une fois encore que mon invité d’un jour a essayé, non sans peine, de décrire de façon paraît-il assez maladroite notre rencontre dans des circonstances pas très honorables pour lui et son illégitime.
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